Une part d’inexistence


Les rues semblent longues quand on les voit désertes, elle avait longtemps résisté recluse dans l’enfer du silence, douté beaucoup de son évasion d’une gangue au cœur de laquelle tout lui paraissait acquis, mais son intention d’en finir avec l’oubli était devenue pressante, elle savait ce qu’était la lourdeur à porter, le fardeau d’une part d’inexistence, elle s’accompagnait volontiers de tout ce qui fut, de tout ce qui n’eût jamais été, et en chemin, haler tout ce qu’une mémoire peut engranger comme le meilleur des souvenirs, il était l’heure, pensait-elle, de se remémorer, de refaire en allant, les sentiers, les chemins, les conquêtes, d’écouter les échos remontant des gouffres, d’éponger les saignements dans les crevasses, d’être au plus près du fameux ressenti de toutes les variations de toutes les températures, les tremblements sous la fièvre, la beauté parfois tant éblouissante de ce que l’existence la plus subtile peut laisser entrevoir entre les yeux mi-clos, dans l’entre chien et loup, entre le Diable et le bon Dieu, la vie à célébrer ne manquait pas de repères sacrés, tout n’était pas que dépouilles et ensevelissements, il y avait eu, se dressant sur la vaste sépulture de l’humanité les monuments du magnifique, comme la transparence, l’invisibilité d’une chaîne de hauts sentiments, une sorte de “patrimoine immatériel”, elle grimperait partout, chacune de ses empreintes marquait un moment inoubliable, elle n’en ferait qu’à son esthète, chaque lieu l’attendait, elle y tenait sa place depuis si longtemps, elle parlerait un peu, et se confiant parfois aux fantômes de son équipage; tu sais, disait-elle, nous ne reviendrons pas, nous honorons ce présent nous repassons le passé, à la pattemouille la manche des souvenirs émus bien engagés dans la petite jeannette complaisante, nous ne reviendrons pas, et la suite sera belle, c’est par là que nous allons sur ces routes et ces voies que nous connaissions déjà, et un pas, puis un autre, le reste est le chemin, je ne puis que te redire l’invariable itinéraire vers ces tréfonds inouïs, comme si chacun de nous fut enchâssé telle la tête plate d’un clou, toutes ces promenades où nous demeurions ensemble parfois, ces instants parcourus devenus étrangement éternels, la mémoire éruptive, ces souvenirs brûlants encore, quand nous les gardions serrés entre les mains fermées sur nos visages; elle se laisserait aller à dire beaucoup, allongée dans la sérénité la plus horizontale, ou brandissant un geste cyclone, où ne sont plus que les colères et les blasphèmes, à dériver le menton tout en proue, le front aux étoiles, elle parlerait d’aimer par la berge des yeux, mêlant une fois encore la bourrasque et le doux, celle qui regardait ce monde sans mémoire s’éparpillant au loin laissant à l’horizon le soin de le perdre, elle s’aventurait sur un chemin qui serait le plus souvent sans trop d’écueils, ce chemin sans autre devenir que celui d’aboutir où nul ne pourrait l’y rejoindre, elle voulait ignorer son inquiétante escorte, les caravanes de feu défilant en grandes flammes, elle qui n’était que la captive de sa propre fuite avait été jadis un geste incandescent rompu à tous les incendies, pélérinant déjà sur les brûlantes braises, elle avait été maintes fois foudroyée, si l’éclair dans ses yeux demeurait encore un éclat bleuté, les orages ne déchireraient plus la pellicule de soie qui tendait sa peau rose, la vie distillait quelques rares ressources par où se devinaient des moments d’un vrai bonheur, même si, il fut toujours vain de se croire heureux quand on s’empare de quelques menus plaisirs, elle qui ne consentait à penser que selon ce qui existe, ou n’existerait pas, selon ce que l’éternité n’était somme toute, qu’une probabilité mathématique dont l’humanité voulait s’emparer dans sa viande, dédaignant, ce que sont pourtant de l’hygiène la plus élémentaire, les dates limites de consommation, dates de fraîcheur, péremption etc… l’éternité à la merci de la salmonellose et d’une colique qui n’en finirait plus de faire sa trotte-migonne, quelle pitié; elle savait aussi que cette planète diffusait dans l’aérosol de sa médiocrité tous les halos douteux d’une actualité repoussante qui resitue l’homme à sa place, elle s’en satisfaisait chaque jour naissant, l’homme à sa place de mortel laissait espérer qu’une disparition totale n’était pas exclue, ni une idée farfelue, elle pensait que les “choses” allaient vite en cette sinistre besogne, et que des mondes semblaient à tout jamais perdus, même pas oubliés, perdus, comme s’ils n’avaient jamais existé, un monde qui dès lors n’aurait plus, et de fait, le souvenir de ce qui jamais n’existât, l’amnésie totale pour une humanité devenue chaque jour un peu plus partielle, le paroxysme orgasmique pour la maladie très en vogue des souvenances vagues, une fois encore le fil retrouvait dans l’aiguille l’orifice exigu de son chas, ce monde,dans sa triste grisaille des jours était cousu de fil blanc, afin que l’ordinaire fut élégamment suturé, c’est par le chas d’une aiguille que le monde le plus pervers retombait sur ses pattes; elle se déplaçait mais se laissant aussi pousser, l’envie des vents contraires l’obligeait à des pas de deux en avant, deux en arrière, mais, c’était pour mieux s’acoquiner avec un élan magistral, pour mieux sauter, il fallait faire exploser les acquis, les certitudes; les ravins et les creux, les cavités, les précipices où s’amoncelaient toutes les vérités abandonnées, chavirées de gré, de force, jetées en contrebas, mouchoirs usagés, larmes en cascades, éboulis oubliés, il fallait sur cette crête à la cime de toutes ces débâcles, équilibrer le pas, le seul qui vaille, celui qui se pose, l’un devant l’autre, sans hâte, déterminé à ne plus qu’affleurer tout ce qui se suppose, si c’est elle qui avait à refaire tout ce qui fut déjà, c’est encore elle qui demandait qu’enfin on la découvrirait peut-être, elle s’exposait à toutes les orées, la pointe du cœur au clair à toutes les clairières, elle irait sans appréhension, sachant ce que sont les vertiges et les évanouissements selon les pertes d’équilibre quand s’entrechoquent les paradoxes, quand l’émotion ne laisse plus qu’à se désoler de ce qui reste des cataclysmes, des ravages, de tous les lits défaits, les draps déchirés des amours tumul-tueuses, les fruits gâtés de la passion, elle savait ce qui restait à glaner après que furent labourés les champs de la désolation, l’adversité ne manquait pas d’ennemis, et toute initiative qui l’isolerait dans une parade unique, serait à la portée la plus criminelle des quiconques qui regardent passer, qui aiment tant à tuer juste, les peuples aiment à ne se considérer qu’entre eux-mêmes, ils se ressemblent ets’assemblent s’ensuit le plus naturellement dans leur monde, ainsi ne voient-ils leur vie que dans le miroir où ne paraissent jamais les idoles, ils se mirent, et sont tous les autres à la fois, les idoles, après l’adoration sans borne, les bûchers, la crémation, les cendres évaporées aux vents de leurs assassines insouciances, les idoles et leur sacre, leur massacre, pauvre monde parfumé aux fragrances des saintes illusions, peuples hagards toujours en quête d’adorations, soumissions agenouillées, révérences, déférences, piété, prosternations en masse, basses courbettes, et autres adulations dans les aplatissements, les élogieuses flatteries courtisanes, un monde à la solde de qui veut mener les bestiaux à l’abattoir; viens mon amour, ma hantise, la gloire de toutes mes passions, viens, et qu’après avoir tant aimé, je te tue dans le dos, avec une arbalettre de rupture, une flèche-plume tout en poison, tirée de l’arc où je triomphe enfin, nappée d’une encre noire, ondulant de toutes les tentacules les arabesques enroulées entre les leurres, les guets-apens, les embuscades de la séduction, tous les réseaux occultes du traquenard sentimental, les pièges à l’eau de rose où flottent les épines, les duperies, les feintes, les simulations, l’inhumaine comédie compilant ce qu’elle peut secréter du pire quand elle se vautre dans les eaux usées de l’enviosité, les métastases incurables de l’effrayante jalousie, quand elle ne s’accommode jamais au dégoût des autres; flanquée d’une mémoire par où n’exister pas, et puis une autre qui ne célèbre que les exaltations à leur apogée, les plus belles prédominances cinglant vers leur apothéose, elle irait confiante, et ne serait masquée que lors des grandes pandémies, le mot, ici une fois encore, pouvait être prononcé avec une certaine paresse, si joliment dit ce terrible nom sinistrement commun portait dans sa phonétique une harmonie heureuse, fut-elle si cruelle, la pandémie des pangolins, et que l’on doive à un lêcheur d’insectes répugnants la disparition de l’humanité la faisait beaucoup sourire, les gens en quatorzaine confinés sur les paquebots luxueux, masqués, encarnavalés d’un loup vénitien chirurgical, ce monde avait des propensions à s’enduire de ridicule, dont on disait pourtant, du moins jusqu’alors, que celui-ci ne tuait pas… Elle éviterait toutefois de pangoliner son errance, et malgré ses inlassables prises d’air elle s’empêcherait les longues traversées bouche béante, ne respirerait qu’un air légèrement comprimé, débarrassé de toute vie sauvage, n’expirant plus que le meilleur d’elle-même, un hygiaphone pour souffler silence à l’oreille des chevauchées fantastiques de Pégase, son ami des bordées mémorables, des ardentes constellations; elle avait songé aux temps anciens, quand les hivers étaient dans les confettis des flocons, aujourd’hui ces vieux désirs étaient muets, enfoncés dans la neige, et la moindre trace de son cheminement n’y paraissait plus, tout était à refaire une dernière fois, même sous les perséides des étés brûlants elle demeurerait une vapeur ulyssienne prête à tous les épilogues, telle Sylphide l’aérienne ne pesant plus que le poids de l’air qui habitait le creux de ses os, elle avait songé à Icare, elle avait su que pour empêcher les enfouissements il lui fallait décoller enfin, les ailes larges au-dessus de la médiocrité redoutable qui fait la fange du monde, elle avait tant respiré ce que la vie lui avait donné de parfums si délicats aux narines épanouies, les odeurs enivrantes qui donnaient enfin une direction aux sens qu’elle avait cru oubliés à jamais, la vérité aurait été dans cet envol gracieux, toujours entre ciel et terre, à distance égale pensait-elle, afin de ne séduire ni les dieux, ni les diables, elle avait voulu voler, songeant aux hautes respirations, au souffle majeur qui chasse la moindre tentative d’apnée, elle avait voulu volant, se dissoudre dans les nuages, disparaître dans l’humidité des brumes où ses larmes chaudes faisaient la condensation où se noyer en vol, elle avait échappé aux pièges, se posant parfois. Elle avait songé aux couleurs des ecchymoses, aux variations roses et violacées, des jaunes pâles aux verts naissants, l’améthyste, et le Parme, les belles bleues s’étaient posées sur les hématomes, des mauves et des bistres, jusqu’au brou de noix, toutes les teintes qui coulaient une hémorragie qui semblait illuminer son corps, son cœur battait dans un rouge vermillon de chine, elle s’était dénudée de sa peau, elle apparaissait dans sa viande la plus crue, les bouchers n’y retrouveraient rien de ce qui les passionnent, le travail était fait déjà, elle avait eu l’idée de laisser se coaguler son propre crime en tous chemin où elle errait à la guise de son strip-tease, il y a beaucoup de bonheur et de satisfaction sacrificielle à ne plus qu’à se laisser regarder dans les plus intimes démolissements; la loi, avait-elle aussi eu le pointu du glaive planté dans les menues dérives, rien n’échapperait à l’ordre froid de la répugnante démocratie, il faut aller libre, et nu peut-être, déshabillé de l’autre, arraché jusqu’aux sangs, le cœur gonflé d’amours suffocantes, l’ordre froid règne, tout un monde de crapules en libre service, les libres sévices ne tarderont pas à n’être qu’un plaisir parmi d’autres; sous le charme, après la pluie, le capuchon d’un champignon atomique sous lequel elle n’avait pas trouvé son explosif salut. Elle avait songé à ce que sont encore tout ce qui flotte entre ses lèvres, les fragrances aux pépites d’or, les parfums inouïs qui menaient aux ivresses les plus insensées, n’avait-elle pas chanté ce que sont toutes les saveurs de sa déambulance contemporaine, entre les signes et les formes les plus spectaculaires, n’avait-elle pas repris cette allure douce du cygne noir qui flottait jusqu’à la mort, le sillon lent escortant le pire d’un équipage qui ne fut destiné qu’à la dérive, ce silence ouatant les volumes, devenu l’amant de son mutisme effronté, tout ici semblait vouloir lui dire toutes choses, elle avait renoncé aux applications nouvelles, elle avait pu se réjouir que de ce que le temps passe, et s’émerveillait du temps passé, livre comme l’air elle avait tourné toutes les pages, enfouissant enfin l’index démonstratif  dans un dé à coudre, ne sachant par où suturer les affres du monde; déchaussant sa paire de lunettes elle avait goûté à l’aveugle toutes les saveurs de l’inconnu, rien ne lui serait épargné, tous les mouvements semblaient donner un sens à sa vie, tel un bouchon sur l’eau n’avait-elle pas eu ce goût de l’ultime abandon. L’élan si long à l’assaut de son voyage l’emportait dans de vieilles souvenances, quand la vie se conjuguait à deux, “croire en deux” disait-elle alors au meilleur de la sainte union, le bon mot ne plaisait pas à tout le monde, mais elle n’oubliait pas ce que furent les heures délicieuses entrenouant les émotions, les troubles, les sentiments, toutes les jubilations, les merveilleux étonnements quand elle marchait à deux, pour elle, pour tous, elle se souvenait du bruit des pas craquant les feuilles mortes,et le bois dur dans les forêts sèches zébrées de soleil, la lumière d’argent implacable et figée, les belles idées, les pires aussi; l’écorce liège fragmente le chêne, la légèreté dans l’arbre, la seule qui soit caressée, le trouble dans les fougères où s’enroulent les serpents, la vie libre et les pieds nus quand nous cherchions par où marcher sur l’eau, toi qui n’était que mon seul marchant sur l’autre, j’ai, dans cet automne tragique, roulé, glissé sur les glands des chênes délestés, sur les troncs sont gravés les cœurs, seules les flèches s’y brisent, il faut aimer pour transpercer le cœur, un chevalier suffit à honorer sa cavalcade, la vie se comble du meilleur, le pire c’est cette innommable dégueulasserie de l’existence qui n’avait eu que cette obsession du grand mal, le pouvoir si profond de n’avoir pu que tuer l’autre, fallait-il autant souffrir pour n’avoir cru tant aimer que d’aussi près, ou ne songer que ce ne sont que ces promenades qui nous éloignent de tant d’amours qui nous paraissaient pourtant si proches, infaillibles, la vertu la plus douce se joue de tous les périmètres, le cœur seul et froid ne bat que dans le creux de l’aiguille qui s’aventure à faire des circonférences, il ne faut pas compas, c’est faux. Elle s’amusait de l’hypothèse, de l’absurde de la démonstration, elle avait trouvé dans l’inconnue toute l’équation de son double plaisir, elle avait imaginé ce que sont tous les plus qui ne sont que des moins, elle avait eu comme d’autres la cuisse, la mathématique légère, l’entre-ventre un absolu de ses plaisirs, une douce difficulté quantique, quand deux qui s’aiment cherchent indéfiniment le trou noir, mais il faut retourner aux promenades qui regardent le ciel, c’est ce que dieu a fait de mieux, il lui aura suffi seulement de nous regarder, et savoir que vivre ensemble c’est encore un exercice de mathématique soutenue, dieu, n’a jamais trouvé l’extrémité qui serait celle de toutes les ressources vives, quelles que soient les issues dans les plaisirs, dieu se trompe de voie céleste, l’équitation dans les cieux fait sourire celui qui, sur terre, fait du rodéo, ne cherchant plus qu’à ne jamais tomber de très haut, mais à maîtriser de très près son plus dur chemin d’homme de la terre, ainsi sommes-nous abrutis égarés, probablement jetés là par erreur; le soleil et la lune se promènent à gérer nos jours et nos nuits, cela suffit à se laisser aller entre les illuminations, et les quartiers mutins d’une lune qui ne fut jamais séduite que par le jou(i)r du soleil, dès lors ici, nous habitons à l’aise, et seule la mort s’ensuit, tant pis pour elle, cela ne suffira pas. La combustion, les embrasements, les incendies tordent leurs flammes qui lèchent les structures du chaos, de Rome à New-York, où tu le voudras, et de toi jusqu’à moi, toutes les fournaises sont un enfer merveilleux, elles ravivent ce que supposent les braises et leurs mémoires éparpillées, tout ce qui brûle me hante, tous les brasiers crépitent dans l’ignition de l’Empire du Feu, la torche, le sacrifice à celle ou celui qui s’immole, la lumière dans la nuit noire des grands froids, l’ininflammable me laisse de glace, Ô disgrâce de l’éternité des immondes matières ignifugées, il faudrait porter plainte contre les sapeurs pompiers pour leur violence faite aux flammes, j’ai vu Venise sous les eaux, et Rome brûle encore.

L’ordre froid d’une existence modèle situe ce que vaut notre insistance à devenir éternels, les drames et les douleurs s’écornent aux pages tournées de notre vie, radiés sommes-nous parfois, mais nous restituons la mémoire, de ce que nous aimions tant ensemble, les souvenirs s’amoncellent et font des sucres givrés aux lèvres, le soleil a rendez-vous avec l’aluni, les constellations les plus surprenantes sont autant de planètes nouvelles, autour de la terre nous avons tant pivoté en tous sens, c’est toujours le soleil que nous regardions, même aveugles, mais éblouis dans la tourmente nous n’avons jamais rien refusé de toutes ces ivresses, le bonheur si souvent pâle se trouvait un visage adouci et rose dans la rondeur du mouvement, une ronde qui sans fin nous avait promis les plus belles évanescences, les troubles extrêmes qui mènent aux merveilleux malaises, la promenade cherche son absolu, comme si la marche en avant fut une destination, rester chez soi, marcher à reculons, et lécher çà et là les souvenirs que nous avions hâtivement abandonnés, il y a dans la nostalgie le coffre où demeurent les magies qui font danser les souvenirs inouis, des clés de tant de portes fracturées depuis, les vitres embuées où nous dessinions les ouvertures sacrées, quelques mots et dessins, les humides merveilleux, nous allons dans les jardins, heureux et comblés de notre marche dont le seul destin devrait nous faire frémir, mais nous allons, persuadés sommes-nous de notre détresse, si nous n’y allions pas, le paradoxe ne souffrirait jamais que s’il avait trouvé une verticalité première dans sa puissante immobilité; la vie, la mort, les deux épousés les plus contraires se trouvent une alliance baguée autour du temps qui reste, à vivre, à mourir, j’aurais aimé parfois m’étrangler avec le cordon ombilical qui me fut prêté par la vie si costumière de l’existence selon Dieu; raisonnable je capitule, rien ne fut possible alors, tout l’est aujourd’hui, alors que vieillir aurait dû être ce temps le plus merveilleux de la vie, la vraie constellation, les douces filantes lentes à la clé, la nuit prépondérante illuminée aux teintes douces, et rousses, et lentement sous les lumières éclatées sont les lances blanches venues de l’au-delà, la clarté peut-être, réduite dans ces faisceaux perforants, nos dernières ficelles, si sublimes soient-elles, à magnifier jusqu’au terminus notre vie marionnettée par je ne sais quel haut, dont, quant à moi, je ne connus que tant de bas.

Elle avait eu tant à souffrir des avanies de ce que toute sa vie qui l’avait réduite aux acrobaties d’un quotidien qui demeurait pourtant sans vertige, elle avait dansé un peu, séduit aussi ce que sont les trapèzes qui flottent dans l’air, elle avait voulu que l’on voit ses enroulements langoureux sur la barre fixe, l’ordinaire lui semblait sans danger; ici, du haut de ce plongeoir, on l’acclamerait, elle était devenue l’archet de sa propre flêche, son corps s’était bandé comme l’arc au tirant de la corde, il lui fallait encore viser le fonds du puits, dans ce boyau si profond elle aurait enfoui l’ennui qui l’habitait depuis si longtemps, l’audacieuse n’avait pas eu peur, entre le soleil et la terre telle une merveilleuse gerbe, elle avait plongé dans ses abysses, elle disparut dans la cible profonde, sous les clameurs, les ovations, et ce sentiment que la quête de l’ultime profondeur puisse enfin donner un sens unique à sa vaillante destinée.

L’ascension, la pentecôte, toutes ces échelles, ces randonnées célestes, te souviens-tu de notre promenade entre les ailes du moulin, la vie à quai était si belle aussi, je te l’avais dit déjà “il avait une aile, elle avait une île”, il avait deux ailes, elle avait été volante au-dessus de l’archipel, une volonté devenue son allure aérienne, entre les vents contraires elle avait nié ce que sont tous les dieux, dans la voltige elle avait commencé à s’en aller je ne sais où, mais elle était déjà réduite dans la lunette du futur, elle avait songé aux errances entre deux nuages, et savait ce que la pluie pèse, à la recherche de tous les soleils elle s’était abritée sous un parapleurs, une baleine dans le cœur…

Elle n’écouterait plus que ce que serait la hantise de ses souvenirs, la prisonnière de sa mémoire n’avait habité que ces lieux détroussés par le voleur à la tire du quotidien, la démunie semblait à toutes ses aises dans les champs dévastés, elle avait songé à ce que sont les jours qui reniflent tant de larmes, on peut appuyer dans la phalange de l’index sur la rive d’une lèvre un moment de doute, une douce interrogation, donner au mouvement dans le silence d’une solitude acquise depuis si longtemps ce que sont les allures d’une merveilleuse dérive, se noyer à demain, dans la brasse coulée je t’embrasse aujourd’hui. J’ai regardé les arbres, et songé à la distance qui serait celle de la racine au ciel, le poids des chênes, les saules qui pleurent, le charme qui se répand, l’avenir de l’orme, tout est pris dans un pas qui saurait par où va le chemin, nous avons marché des promenades qui à elles seules n’étaient que le temps de vivre, s’il fallait mourir enfin, j’attendrai longtemps encore quant à évoquer ce que sont toutes les vapeurs essentielles de l’expiration. Hier, je regardais les deux ailes lentes d’un papillon qui battaient dans leur mathématique fractale la certitude d’un avenir contraint, la beauté dans l’éphémère résulte d’une cruauté qui n’appartient qu’à la “vie”, j’ai beaucoup aimé cette respiration saccadée, cet essoufflement venu de l’éphémère, c’était la fête de l’éphémère.

L’avais-tu vue la vie si belle et son chaos dressé, les germes et les pousses, les jets désordonnés des genêts dans la campagne labourée; le silence revenu, tout est si belle my décibel, ils se sont noyés dans le battement de leurs palmes, ils avaient songé que nager si loin serait un exercice d’une gymnastique élémentaire, dans le mouvement de la brasse on écarte doucement tout ce qui pourrait ensevelir, nuire à la légèreté du flottement, la douce apesanteur dans l’eau qui fait songer qu’entre deux mondes on flotte encore, la dérive suit ses berges, côte à côte, et l’on s’en tient à ce qui reste a …dériver, toutes les catastrophes honorent la beauté de ce chaos, tout s’enchevêtre, voilà notre infaillible unité, l’éternité et sa mort.

Elle avait eu son île, il avait eu son elle, ils avaient dans l’archipel de toutes leurs grâces erré une mélancolie qui s’accostait aux souvenirs venus claquer leurs vagues sur les récifs où ils s’ échouaient l’un à l’autre, les mêmes roulis faisaient les mêmes tangages, les avaries de l’âme aux brise – lames, toutes les noyades avaient trouvé un sens à l’ensevelissement, nager en-dessous semblait une amphibie probable à tous ses déplacements, l’inertie sous l’eau aurait été sa mort, elle n’avait songé qu’à creuser les fonds, avait-elle su que l’on ne respire qu’avec son cœur.

Non, il faut traverser les arbres, par le tronc, sous l’écorce ne me sont apparues que les épluchures de la vie, il faut manquer tous les virages, et se méconduire n’abolirait en rien la forme la plus jolie du savoir-vivre, mais l’on peut musarder dans la vitesse, une autre idée qui serait celle du… savoir- mourir, les imprudences et l’insouciance ne sont-elles pas à l’origine des rêves les plus merveilleux, mais je sais, la police guette tous les sens de l’immoralité; d’autres disaient qu’il faut mourir jeune pour être aimé des Dieux, j’écrivais jadis ce que sont les chroniques d’un quotidien désopilant, il se pourrait que je recharge le stylo de mes toutes noires cartouches, j’ai autour de mes pieds nus, les douilles vidées, fumantes encore.

Elle avait imaginé ce que peut peser l’éternité, cherchant ici et là les vapeurs légères dans l’ascension des ballons sondes, l’hélium léger quand elle avait voulu flotter dans l’air, la tentation d’une apesanteur sauvage, ce crime de qui survivrait au-delà de la couche d’ozone, la vie serait une dépendance de son ordinaire, de sa structurelle mélancolie, tous les parfums vont à son odeur, et les chemins de l’apesanteur sont dans l’empire de ses poumons enflés de l’air liquide et chaud de toutes ses merveilleuses exhalaisons, elle n’aurait pu que chavirer ici-bas, sinon son entreprise ascentionnelle l’aurait perdue dans une autre dimension qui situe ce que le ciel ne peut plus être qu’un faux plafond, mais elle avait buté contre toutes les transparences, imaginant que ce qui vole peut aussi s’effondrer, c’est toujours l’illusion qui a tué les oiseaux, on ne vole jamais plus haut que ce que l’on aime, toutes les ailes rabattues n’applaudiront plus jamais.

Le désordre des choses lui plaisait assez, n’avait-elle pas marché à reculons parfois, à l’ombre douce des charmes épanouis, eux, comme les veines et les artères qui sont les branches dans les bras et retournent à la terre ployés et déployés, la mort n’était- elle pas devenue cet infime éloignement de son existence, une parcelle, un détail cousu léger sur le revers de ce qui l’habillait encore, elle avait pensé que marcher l’aurait sauvée de cette mort, l’illusion c’est le mouvement, beaucoup on songé que vivre c’était la mobilité permanente, elle avait aussi dit que les gens qui sans cesse gigotent avaient gêné jusqu’à son intime suicide, elle, qui n’avait eu que l’amour de son prochain amant; ne se résoudre qu’à ce qui reste, mais ne renoncer à rien qui saurait ce que sont les plaisirs inouïs. Elle avait pourtant décidé de n’en finir jamais, elle marchait, marchait… Finalement, vivre valait mieux que tout mentir, même à reculons n’avait-elle pas tenté de résoudre quelques inconnues qui flottaient en elle, la robe légère, celle qui s’ouvrait aux quatre vents, celle-là, la seule qui lui aurait fait les ailes. L’équation lui avait semblé être un prénom de circonstance, mourir ou ne pas mourir, lui redisait l’envers d’un vocable Shakespearien, tout était dans la déambulance des choses, elle disait à l’envi tout ce qu’est le bel usage de ses jambes, puisque marcher ne lui fut jamais que cette seule quête d’une improbable immortalité, le paradoxe était dans son cheminement, merveilleusement… paradoxal. Aller plus loin, voilà ce qui aurait pu hanter toutes les vapeurs de son éternité, mais elle n’avait pas voulu marcher plus longtemps que ce que ses deux pas sont dans l’itinéraire gracieux, elle avait aimé ce si peu de hâte pour toutes choses, la résignation épousant une adoration des (i) mages qu’elle aimait tant, tout était dans tout ce qui se suppose, elle avait habité tout d’un doute, elle avait décidé que l’on respire ailleurs aussi…

Elle avait tant aimé que la vie soit le mensonge de son éternité, l’aveu l’avait fait fondre dans toutes les braises incandescentes encore, elle avait su que dans l’âtre se consumait l’autre. Elle avait redouté que l’on puisse l’interrompre, interrompre un silence disait-elle, c’était sur la portée tuer tous les soupirs, elle avait aimé la musique, plus que toutes les autres créations, elle avait aimé ces ensembles harmonieux qui ne se regardent jamais, et qui s’entendent, s’écoutent dans le merveilleux de l’ultime symphonie.

Sauvée des eaux, les brassées lasses encore au long des jambes, elle avait rejoint contrainte et sans vagues tout ce qui ne se nageait plus, le retour aux terres lui semblait un exercice de peu d’effort, elle avait songé nageant si loin que le temps était une longueur peu fiable, n’avait-elle pas respiré jusqu’aux bulles de l’air qui flottaient à ses lèvres, cette demi-noyade, mais l’ensevelissement sous les liquides éternels drainait sous ses paupières les larmes grises de ses yeux bleus ou verts, ouverts enfin, selon l’été, selon la mort; jamais elle n’avait renoncé aux aventures saccadées de son opulente démocratie, elle y demeurait une prisonnière consentante, se parfumant à elle seule au musc de la rencontre, l’amphibienne savait ce que sont les affres de la rude randonnée. L’ex-trême aurait été le nom de son histoire d’amour jadis, Trême, ce petit cours d’eau, prisonnier dans cette confluence entre deux rivières larges et suffisantes, la dimension de l’eau est belle, surtout dans l’avalanche d’une seule larme fondue salée, la seule qui avait sillonné jusqu’aux commissures de ses lèvres closes, elle avait encore respiré ce qu’il faut, mais c’était cette belle franchise qui l’honorait, elle n’avait pas l’air que l’on se donne, elle l’avait reçu, les plaideurs généreux sont partout sur la promenade, elle avait repris le chemin, comblée déjà des belles respirations nouvelles qui la ferait lumineuse, elle qui n’avait jamais tenté le diable, ni osé dieu, elle qui n’aurait voulu qu’en ce seul chemin on la croit. Si l’on me croise pensait-elle, je pourrais vous aimer, mais elle avait deviné ce que sont les haletantes et les haletants, elle qui n’avait souhaité que respirer dans son périple, n’avait-elle pas détourné si promptement son visage de nacre quand on l’avait abordée dans l’autre sens de sa si tendre destinée; elle n’avait jamais opté pour les retournements en tous sens, elle avait gardé sur sa nuque un menton pointu qui désignait le sens de l’air qu’on lui avait gracieusement offert, elle s’offrait désormais aux tempêtes, et tournait aux quatre vents, elle avait eu l’envie de certaines bousculades, c’était nouveau, qu’elle fut enfin dans le charivari de sa vie nouvelle, j’avais cru parfois qu’inexister ensemble nous sauverait de la trivialité des éternautes, ces gens qui n’ont de cesse de croire à l’invincibilité, et qui demeurent tant d énigmes sur la toile de l’hérésie sociale.

Elle avait aimé dans l’errance que le brouillard soit ce seul vêtement qui l’accompagnerait jusqu’à la nuit.

Elle avait eu l’envie de réciter le Monde, un ciboire, une écuelle, la beauté des aisselles, le poivre de Madagascar, l’huile d’Argan, la numérotation des farines blanches, et les déclinaisons latines, tout lui semblait n’exister que par la “ludie” des évènements de sa part d’inexistence, du moins le pensait-elle, mais elle existait fort, sa traversée en solitaire témoignait de toute sa volonté, elle avait renoncé aux arabesques prétentieuses, qui, aux alentours des “choses” de la vie sont le spectacle pathétique des gens qui n’ont de cesse que de vouloir vivre ensemble, elle avait préféré nager à l’indienne, et traverser le Rhin, seule, obstinée dans sa dérive bâloise, et songeait à ce que sont les silences épais quand on traverse en solitaire le fleuve où s’échouèrent tant d’amours, elle avait tenu longtemps serré entre ses doigts ce noyau d’abricot, un cœur en bois dans cette étrange solitude ovoïdale, l’avait-elle jeté aux ronces, sinon l’oublierait-elle encore un peu dans le plat de sa main serrée, la paume où se lignent ridées nos funestes destinées, elle n’avait découvert que ce qui jamais ne la montrerait nue, une audace, une performance dans ce monde sans pudeur, une relation dans le mutisme entendu, qui ravivrait tout le fardeau d’une solitude dont elle n’avait jamais voulu quitter le poids, ce point d’honneur d’avoir transporté ce qui lui semblait avoir été le plus lourd du meilleur,n’avait-elle pas sans cesse évoqué ce que seraient enfin tous les bonheurs de sa légèreté devenue merveilleusement spatiale, aux étoiles se sont nouées toutes les filantes qui tricotaient dans le ciel.

Elle a trouvé ce son si particulier qui se souffle dans les cornemuses, alliant à son humour désespéré ce son si étiré, poussif, qui dans l’air seul trouve son harmonie, une bourse en cuir, et des trompettes qui jaillissent entre les bras, elle a trouvé par où tous les sons sonnent, elle a deviné qu’un jour sûrement manquerait l’air gonflé de notre musique mais la cornemuse expire doucement, ce soupir absolu qui ferait croire que l’air enfoui fut à jamais acquis, mais nous soufflons, nous nous essoufflons, il y a beaucoup de bonheur quand il faut honorer la fatigue, et regarder d’ici, ce que vaut la vie là; j’ai pensé que nous n’échapperions jamais à tout ce qui nous fut promis, la vie instaure ce que sont restés les fantômes merveilleux du souvenir, la grâce serait cette mémoire qui jamais ne nous quitterait. Le lendemain n’est que levain, levure, et nous avons laissé lever, et nous voilà désormais enflés dans une étrange beauté.

N’avait-elle pas redouté que le pire serait l’éternité qui dure, et que sa seule respiration valait celle des poissons rouges dans le bocal, “l’entrouverte” de la bouche prête à tous les hameçons, les poissons se noient dans l’air qu’ils ne respirent plus, il se pourrait que bouche en l’air ils se suicident, les poissons suicidés ne se noient pas, ils prennent de l’altitude, les poissons volants ne sont conquis que par les vapeurs du ciel, ils meurent dans leurs écailles bleues, aux troubles existentiels elle n’avait plus rien opposé, ni son moindre vouloir, mais elle avait prié des dieux indistincts que l’air entier qui flotte soit devenu cet empire merveilleux où tous ses doutes ne furent jamais victimes de la moindre compromission, l’avait-elle rechanté aux portes des paradis, que la beauté des lieux suffit à vivre encore, l’échange cruel entre la beauté qui reste, et l’amour qui s’en va, le monde tant aimé avait souffert de tant d’imperfections, elle avait pu penser que demeurer reste ce verbe qui ne sert qu’à habiter.

Elle avait eu cette sensibilité si particulière, qui lui faisait aimer le translucide des papiers huilés, les équivoques et les troubles, les camaïeux de la pénombre où les gris se déclinent à l’infini, la buée sur les vitres, et cette main serrée qui n’avait frôlé que la paume, les cils rabattus ne laissant qu’une illusion quand elle avait cessé de vouloir regarder loin, voir un peu suffisait à honorer ce qu’elle avait pu imaginer de ce monde dont la décadence l’avait lentement éloignée du plus bel horizon; déambuler à tâtons, mais tâter si peu pourtant, tout étant dans la supposition, et les illusions accumulées, elle se couvrait des fantômes sous lesquels on lui avait promis l’éternité, et toutes les mansuétudes, le pardon, le grand, le petit, tout était consenti dans le strip-tease des aveux, elle avait préféré l’errance, le vol à vue, les trous d’air, les loopings, et la ouate des nuages, où l’on ne devine que ce que l’on veut y voir, elle aimait les nuages qui la privait d’un ciel qui lui paraissait à la fois si haut, inaccessible, en eux, elle aimait se dissoudre, elle avait aimé ce que la pluie lui avait paru si légère et blanche, elle avait habité l’un deux, une sorte de meringue, où cumulus et nimbus s’étaient affrontés dans l’exercice des ensembles et des éléments qui cherchent à s’occuper l’un dans l’autre, les luttes sont dedans pensait-elle, un nuage aura suffi qu’un soupçon soit; elle, qui d’ordinaire, aveugle, et sourde aux trivialités universelles, errait sans fin s’imaginant aussi, toute de nuage vêtue, passer entre les gouttes, les illusions se frôlaient à son ultime courage, elle vivait là, en suspension, détrempée, ensoleillée, peu importe, elle habitait sereine entre Beaufort et le Foehn, et tous les Viking et autre Fisher avaient tant stimulé sa météo marine; elle avait habité la Terre et toutes ses boues lourdes aux pieds, elle avait habité tant d’apesanteur, elle avait habité la mer et l’océan, les fonds profonds où ne sont plus que les silences irrémédiables, dieu, l’attendait ici, ce seul errant qu’elle ne s’imaginait pas croiser un jour, la croisade en son âme était ces deux diagonales sur sa poitrine, croisées au carrefour de son cœur, la pression soudée entre les omoplates, plates, et tout l’univers lui semblait être sa demeure, elle qui ne restait jamais longtemps sur site, elle s’était enfuie, comme aspirée par le haut, la confiance ultime sûrement ?

L’ivresse est jolie dans le va-et-vient de tant d’amours qui doutent, ils et elles s’en sont allés comme d’autres, dans ces contrées parfumées que leurs doigts seuls respirent à leurs narines écloses.

Elle avait pensé que le liquide de la vie serait aussi ce que sont les battements de ses brassées, elle avait trouvé cette connivence au détour d’un amour, sans quoi aurait-elle pu nager si loin ? Il fallait bien sûr que les eaux soient abondantes, il fallait dans les récipients débonder aussi, elle avait su qu’il faut sortir des eaux, une fois encore émerger des amours ensevelies, le corps tout entier s’était dressé comme une hampe, le drapeau de son cœur flottait à tous les vents.

Elle avait sauvé ses insomnies, tant elle avait craint le pire dans la promiscuité de celles et ceux qui s’endorment, elle avait à son goût aimé une léthargie si douce quand elle flottait à plat sur le dos, seule, à dériver à la guise des courants, si peu lui importaient les lieux où l’on accoste à l’habitude, elle avait su des eaux, de l’air, d’un peu la terre, ce que sont les errances solitaires si souvent à l’aveugle, c’était son audace sa solitude épanouie, elle s’évanouissait puisqu’il fallait dormir quand même, elle se souvenait de Bachelard, quand il narrait dans sa démocratie infuse tout ce que sont les éléments qui sont les nôtres, l’eau et les rêves qu’elle avait tant aimé, elle flottait désormais, dans la poétique de l’espace, elle chercherait sûrement par où ne pas souffler jusqu’à l’éteindre la flamme d’une chandelle, elle aimerait du feu, plus tard, tout ce qui crépite enfin; elle avait craint le pire, elle voguait désormais, l’allure douce et légère, un corps sur l’eau, celle qui cherchait une issue simulait une errance sans fin, sans fin c’était nier ce que la mémoire rappelle, elle avait eu ce plaisir dans un tourbillon creusé de descendre jusqu’en elle, son atlantide intime, que ses eaux soient devenues son puits, elle avait erré en rond peut-être, elle se souvenait de ce bocal dans lequel on avait si peu respiré, elle naviguait, à l’abordage de je ne sais quel aquarium, elle avait rêvé, lu Bachelard sans cesse, mais elle flottait toujours, l’hameçon crevant sa lèvre, avait laissé un bec sans la moindre disgrâce, mais une interrogation muette, qui laissait penser qu’il faut nager loin, et que les insomnuisent.

Elle avait du revers de la manche repoussé les poussières et les miettes qui semblaient être les conquérantes de sa nappe, elle avait su comment l’on secoue le désordre, toutes les particules lui paraissaient ce que sont les atomes, des billes abandonnées dans l’univers précieux où elle avait voulu se confondre parfois, elle avait eu le crime dans le creux de sa main, elle avait secoué la mort, la bouche bée ouverte aux quatre vents, là, par où l’air circule, climatisé et pur, contre l’irrespiration du monde, elle avait imaginé un bonheur inouï, une heure seulement qui lui serait cette beauté tragiquement fatale, une extase merveilleusement liquide; la poésie disait-elle serait une gentille divagation, une errance qui mène aux menus plaisirs, un orgasme peut être, ou ce bonheur inouï qui n’atteindrait plus personne

J’ai bien aimé que la vie meure, surtout après être passée chez le coiffeur, bien dégagée aux oreilles, la mort s’ensuit quand on a resserré le nœud de sa cravate, les boutons aux manchettes, et la gloire de la chemise blanche qui saignait au col. Aviez-vous vu ces bras ballants qui s’en allaient dans la nuit.

Elle avait songé si souvent aux tentations ultimes, à l’envahissement qui pourrait nier jusqu’à son souffle, et de tout ce que vivre veut dire encore, elle avait préféré se dissoudre dans les palais somptueux de la mémoire, ce bâtiment crucial dans lequel elle nourrissait aux grains la nostalgie qui enchantait sa cour, dans les glaces où elle n’était plus que son ivresse qui pilotait-derviche le volant de son jupon, son miroir tournant. Tous les désordres ont été semés sur son chemin, cette promenade qui situe cette perspective au loin de laquelle elle n’aboutirait pas, elle avait été l’élue de son choix, elle cheminait, volait, nageait, plânait, sous-marinait aussi, elle était omniplaisante aux éléments offerts, on l’avait vue parmi les braises s’envoler par le conduit de cheminée, incandescente sous le chapeau, elle avait pris l’appui sur les toits pentus, n’avait-elle pas eu ce recours à d’autres respirations; il y a peu, non loin de cette altitude, elle tournait en son centre, comme une toupie, cherchant toujours la béance des issues.

Elle avait eu sa part d’inexistence, elle, qui jadis avait donné rendez-vous à la souplesse des choses… elle n’avait pu contenir toute la trivialité d’un monde qui l’avait remisée dans les abysses d’un silence d’où ne paraîtrait plus le moindre écho, échapper au banal, au grossier, au vulgaire, l’avait transfigurée, elle qui depuis son enfouissement intime ne fut jamais avare, ni en reste de mutations exceptionnelles d’un transformisme qui nuisait tant à la cause des conservateurs traditionnels. Tant de pérégrinations, d’errances lentes et longues, toujours au cœur des quatre éléments dont elle avait voulu ardemment qu’ils fussent distincts entre eux, elle avait redouté certaines connivences, elle avait tant subi les acides de la trahison.

Quand le ciel semblait lui appartenir, elle habitait le Char de Feu d’Hélios, elle avait souri quant à la verticale, Alain Gerbault pris dans les flots mouvementés, dressé sur son “Firecrest” s’en allait à la poursuite du soleil.

Elle s’était vêtue dans son élasthanne, un tissu qui l’épousait au corps, c’est qu’il fallait de la fluidité pour filer à ses aises, là, elle irait à la nage, tout était à l’aventure de sa gymnastique, elle migrait en somme, dans un mouvement qui n’appartenait qu’ à son voyage, seule, sinon accompagnée que d’elle-même, elle avait semé le doute sur celle qui jadis n’avait jamais cru qu’en deux, était-elle deux peut-être ? Elle en doutait d’autant que c’est d’eux que lui avait inspiré cette solitude qui honorait ce que sont les exhalaisons suprêmes de la fuite, elle y avait cru, mais “deux” semblait à lui seul un monde tout entier, c’est de l’entier qu’elle avait voulu s’échapper, jusqu’à son nombre, son nombril. A la brasse, ou la nage coulée qui mouchait son visage sous l’aisselle, elle avait eu l’envie, à Chypre, de frôler Limassol, Nicosie, Famagouste, pour la seule beauté de ces noms, la Grèce si proche, et les remous bleus de la mer Egée avait fait danser son bassin levantin, plus rien ne s’opposerait à ses moindres dérives, elle avait conclu un marché avec une approximation du hasard, entre deux eaux, tout était devenu possible, elle qui avait pour l’acquis si peu de révérences, le doute avait été son seul itinéraire, son vol à vue sans instrument, sa nage époumonée, sa marche d’Ermenonville quand elle récitait Rousseau sur le bout de ses ailes, au goutte à goutte de ses larmes, les liquides salés s’échouant à ses lèvres, elle avait supposé qu’il était vain de s’arrêter, elle irait jusqu’au bout de sa faim.

Elle avait eu sa vie locale, les encombrements jusqu’aux muqueuses, quand elle supportait autour des tables tristes, les nourritures exotiques, les excentricités culinaires qui se veulent donner un genre d’ailleurs chez soi, tout cela allait de pair, avec les flots de redondances littéraires, philosophiques, poétiques qui suintaient aux lèvres chargées des invités de la pleine lune; dépitée, elle était là, soumise à ce monde clos qui n’avait eu pour seule audace que s’écouter lui-même ensemble; elle, n’avait songé qu’aux rêveries de ce merveilleux promeneur solitaire, d’Ermenonville à Genève elle avait tracé l’itinéraire gracieux qui avait presque tout dit sur la distance magistrale qui s’étire en douce entre un flux spirituel rompu aux randonnées solitaires et ces pas essentiels marqués sur ce chemin qui ne fut que son seul aboutissement; quitter est une aventure, rester aurait été l’assurance d’obsèques tranquilles et, presque propres, elle aurait été l’ensevelie dont on se souvient parfois, entre les bavardages mielleux, les parleries équivoques, et l’oubli qui finit toujours par emporter la mise (en bière). Elle s’épanouissait dans les vapeurs du mutisme, d’ordinaire plutôt mutine, elle avait tout tu, la tablée où s’entrebavaient les prophètes avait oublié par où l’on se tait, négliger la discrétion de toutes les retenues, avait donné cette rare éloquence à l’évasion d’une muette.

La fulgurante avait eu des montées ascentionnelles vertigineuses, qu’aucun pinacle n’avait pu atteindre, émergeant quelques fois d’abîmes et d’abysses que nul n’avait touché, elle avait su s’équiper de cette légèreté nouvelle qui ne manquait pas de cette force persévérante et fluide, quand il fallait fuir comme une flèche et piquer juste ce qu’il faut l’endroit où dans le mille elle irait se reposer, transparente et lumineuse dans les extases reconquises, il fallait que chaque épanouissement se précédât d’un exercice, d’un éclair de lévitation cruciale, d’une immersion profonde, d’un léger épuisement qui n’engourdirait en rien sa détermination de sa solitude ailleurs, ailleurs ne fut jamais sa vraie vie, mais rester ici n’avait jamais eu le charme d’une immobilité proustienne, ailleurs serait ce lieu où l’on arrive pas, mais dont la seule idée qu’une telle géographie soit sans itinéraire l’avait mise en chemin pourtant, ne cherchant rien elle n’avait pas à trouver, elle demeurait à sa guise, là, où elle avait eu la nécessité de s’enfuir; la vie était partout,partout trop souvent, l’existence semblait un autre défi, inexister ensemble, une volonté qui l’avait soulevée dans d’autres volutes. Une nuit froide et bleue l’avait posée à Copenhague, à marcher les ailes reposées le long de la promenade de Langelinie, elle fut éblouie sous cette lune pâle quand elle vit la petite Sirène assise sur son rocher, elle songeait aux multiples agressions, vandalismes, détériorations diverses que la statue avait eu à souffrir dans son immobilité locale, malgré la douceur dans son isolement, et sa naïve candeur, la promeneuse lui avait déposé un baiser flottant de la main, elle savait qu’il ne fallait jamais rester, ni ici, ni quelque part, ni là, ni ailleurs, rester c’était attendre le pire, elle avait su du pire tout ce que les gisants allongés sur le dos lui avaient soufflé de leur muette et anonyme sclérose.

Tant d’affres, tant d’émois, tant d’agonies, beaucoup d’escales l’avaient rompue aux effondrements les plus lourds, elle avait connu de l’irrespiration les hoquets du mourant tant la promiscuité l’avait pressée jusqu’à l’étouffement, elle se souvenait d’un village dit de “caractère” dans lequel la brutalité du hasard l’avait obligée à se poser un peu, l’errance a ses détours qui ne sont pas toujours les plus beaux, elle se souvenait de la purulence qui avait enflé les papilles de toutes ces langues chargées d’un fiel associatif qui aimaient à se lécher langoureusement, qui ne trouvaient aucune ivresse malgré leurs sept rotations de circonstance, ici, c’était l’estuaire de l’ amertume, les barbares avaient leur logis, leur identité, des annexés s’y plaisaient dans la complaisance lâche de toutes les compromissions d’usage, l’histoire souvent rappelle ses chiens, qui jamais ne cesseront d’aboyer; tout à trac, elle avait cru “meilleur pour sa planète” de s’envoler à l’autre bout de l’abcès, elle avait préféré qu’il se crevât entre eux, elle, qui jamais ne fut de ces agglomérés inertes. Elle avait souri de ce que le ridicule avait pu survivre à toutes ces laideries, et que ce monde là pût enfin vivre aussi la rassurait sur l’équité des chances qu’ont toutes les crapules entres elles; des mondes sales puent ensemble pensait-elle. Elle avait décidé de se parfumer seule, c’était aussi se priver d’un vaporisateur dont on sait ce que sont les nuisances alentour, les “enparfumements” collatéraux ; non, là, juste en bout de phalange, ce parfum privilégié qui ne s’offre pas, mais que l’on devine parfois.

Ragots de moutons, médisances nauséabondes, pipeletteries infâmes, bavasseries venimeuses, et tout un glossaire à l’usage d’une humânerie locale dont la perfidie de l’un(e) n’avait trouvé sa complice qu’en la félonie de l’autre, elle avait quitté par le haut cette “glauquerie des lilas” dans ce que fut, un temps, ce jardin des sévices où elle survécut par miracle au milieu d’ouailles toutes soumises aux démons de leurs intimes petites cruautés journalières, toutes ces poches claniques rivalisaient d’immondices; dans un dernier déhanchement citoyen elle avait su trier ses ordures, une anagramme de… dorures, souriait-elle à ses lèvres mutines, elle, une pionnière en matière de tri sélectif, avait laissé à chacune et chacun ce qui siérait au mieux, elle avait emporté les dorures, force est bien de reconnaître qu’elle n’avait été qu’une seule à pouvoir s’ habiller de lumière; éclairer sa nuit paraissait indispensable tant ses va-et-vient, allées et venues, destinations en tous lieux ne cesseraient pas, il fallait s’isoler une fois encore, se mettre sur son trente et un pour honorer sa mise en quarantaine plus volontaire que jamais, elle avait battu de l’aile au sol, au décollage leur envergure semblait s’écarter tel un pavillon n’étant plus destiné qu’aux grandes conquêtes spaciales, les mondes irréconciliables installent unilatéralement les pôles opposés dans une nuit d’encre noire, irrémédiablement indélébile.

Émerger, se hisser hors ces gouffres, ces puits, s’arracher, apparaître et saillir enfin, elle oscillait encore entre les culminants et les tréfonds qui séduisaient aussi par leurs silences infinis, sinon ce souffle sourd issu de mondes où le mutisme ne laissait rien deviner d’une organisation secrète à la solde de la Grande Peur, tout semblait alors plausible, mais existerait-elle encore sans qu’aucune crainte ne l’effleurât, rien n’était moins sûr, mais elle avait dans ses mouvements l’art d’une danse qui n’appartenait qu’à elle, langoureuses arabesques ointes d’huiles filtrées des pressages qu’elle avait extrait de sa propre matière, qui avaient depuis longtemps libéré toutes ses articulations, jadis maudites et résignées, abandonnées aux frigides scléroses; ici, elle s’enroulait en elle, une spirale houleuse dans chacune de ses torsions douces, mais qui offrait aux mondes alentour, mais lointains déjà, l’aura d’une sensualité qui avait échappé aux ogres de la laideur, elle avait sauvé tout ce que l’esthétique n’avait eu que l’urgence de demeurer loin des yeux sales. Je serai là où la beauté s’exalte pensait-elle, elle avait su dès lors que son intrépide solitude n’aurait jamais à souffrir du nombre, elle n’avait que trop su l’ immensité foulée par tous les fantassins de la disgrâce, elle avait pu s’en aller, c’était sans crainte qu’on lui tirât dans le dos, transparente, elle avait tout agréé, elle qui savait que le dos n’avait servi qu’à ce qu’on s’y fasse porter, soit qu’il ne fut que la cible d’un seul coup, le dos, ce pan du corps, l’envers qui dans sa colonne fait tinter chaque vertèbre tel un xylophone, toutes les frappes sèches qui regardent la nostalgie qui dure, elle avait laissé les larmes couler sur ses jours passés, son dos qui s’en allait avec elle lui soufflait à l’oreille toutes les émotions de qui s’envole à reculons, l’équipage ne manquait pas d’originalité, et semblait cultiver tous les charmes du paradoxe, l’apesanteur la plus modeste, avait soulevé la transparence la plus nue, une part d’invisibilité parfois avait été l’atout d’une part d’inexistence, mais elle reviendrait au gré d’autres courants emmêlés, la lie de son cœur ne se déposerait jamais.

Rien ne la dissuaderait de son errance, variations climatiques, tempêtes et typhons, cyclones, ouragans et bourrasques, trombes, tourbillons et tumultes, son corps d’expéditionnaire engagée s’était enveloppé dans l’écharpe d’une tornade, elle avait transpercé le nombril terrifiant d’un maelström qui l’avait aspirée dans son ivresse tournante, elle n’ignorait pas qu’elle serait à la guise de collusions accidentelles, ou préméditées peut-être, mais toujours périlleuses, nonobstant les embûches, les vertiges aux précipices, elle s’offrait aux surprises de l’aléatoire, convaincue que ses qualités d’amphibienne la sauverait de tous les périls, elle avait opposé sa singularité de mortelle au commun de l’ordinaire qui souvent, à tort, s’éprend d’un concept d’invincibilité, ne croit qu’en la pesante éternité, cherchant à l’étage des solutions à plusieurs, et trouve en Dieu le confort d’une alternative heureuse, un compromis qui entérinerait la plausibilité que la vie fut éternelle, bref, qu’après l’inacceptable disparition précédée si souvent d’atrocités diverses, la résurrection s’accompagnerait aussi, désormais, de l’assurance d’une bonne santé, le monde n’en finirait plus de se prosterner, genoux en terre, ployant sous le fardeau des offrandes; jamais elle ne s’opposait à la communauté et ses lubies si extravagantes fussent- elles, ni à ces amours de masse de quelque procession qu’il fût, les ligues, le nombre (hormis le nombre d’or), les rassemblements l’étourdissait, toute cette humanité troquant son squelette et sa viande contre la promesse d’une identité spirituelle, éternelle, elle avait compris toute la vanité qui souffrait dans la chair avariée, les mécanismes de Dieu avaient eu les rouages bien graissés pour avoir soumis ce monde aux facéties les plus répétitives, mais du moins croyait-il en sa chance, peut-être n’y avait il eu qu’en cette seule opportunité l’audace d’un absolu, ce monde si souvent rêtif aux brûlantes impétuosités, plus prompt aux méandres de la couardise, trouvait ici, l’occasion de racheter sa vie à peu de frais, après tant d’allégeance, d’asservissement, de servilité à toutes épreuves, ce qui restait à sauver se ferait aussi dans les labyrinthes tapissés par toutes les compromissions d’usage.

L’amphibienne avait tout sacrifié aux doutes, aux suppositions, mais néanmoins réconfortée par la hardiesse, l’effronterie de sa déambulance, elle avait pensé qu’elle pourrait y perdre sa vie, mais la vie n’existait pas, rien qu’une part d’inexistence avait pu laisser paraître que la vie avait été parfois peut-être.

Une tornade, un maelström, des sommets aux profondeurs, elle avait eu le sens d’une verticalité qui serait sans limites, enroulée dans son tuyau elle avait eu, tout au plus, quelques haut-le-cœur, et les tympans bouchés, elle, la coutumière des randonnées en long se plaisait ici à quelques fluidités thermométriques, de bas en haut, de haut en bas, Mercure l’aurait inspirée sûrement, elle s’amusait de ce monde qui se réchauffait, et puis, c’est étrange, les froids soudains venaient à la rescousse des climato-sceptiques, elle, qui avait soufflé le chaud et le froid trouvait ces considérations planétaires justes à son propos, l’aimante des grands flous “chantait” Pyrrhon, et récitait Montaigne; perplexe, l’incrédule se nourrissait aux équivoques que cet univers lui avait imposé tant celui-ci, de décadence en décadence, s’abimait depuis si longtemps, la volée de marches à remonter aurait été un exercice d’une grande imprudence, l’histoire bégayait ses mêmes bévues, ainsi avait-elle préféré s’extraire d’un écheveau de théories avant-gardistes, ni d’avant, ni d’après, elle était la pendant- gardiste de sa nostalgie et de son futur simple, “gardez-vous bien” disait-elle quand elle avait aimé parfois des gens. Prise entre les airs et les eaux, et soudainement enfouie dans le nombril d’un monde, avec ses remontées à la surface, elle trempolinait entre les saveurs et les dégoûts de la Création, le déraisonnable était aussi l’un de ses chers penchants, pendant qu’elle s’évertuait à retomber sur ses pattes, d’autres lissaient leur moustache, et guettaient les chasseurs appelés à la rescousse, cette obsession de la fuite, de l’infinie promenade, n’avait jamais été une coquetterie mondaine, ni un quelconque caprice né de je ne sais quelles successives foucades, elle demeurait, dans les eaux, comme dans les airs, un cerf-volant qui avait eu la liberté de sa voilure, et coupé net ses fils de retenue.

Dans la souplesse des ondulations sur l’écume, brasse ou papillon, les coulées longues ou les petits ciseaux, moulinant sur le dos, elle irait à la nage à l’assaut de nulle part, sa destinée privilégiée qui ne souffrait d’aucune exigence en aucun itinéraire l’avait libérée des rendez-vous chronométrés, elle irait à son goût ceinte des courants alliés, pingouins et exocets, tous pôles confondus, à nageoires et ailes déployées escorteraient l’impudente jusqu’à l’orée d’autres fantaisies inexistentielles, ici, elle offrait à l’eau salée cette rare pétillance, une ébullition légère comme celle d’un champagne clair la coupe aux lèvres; sa dérive était un rêve, en aucun cas son embarcation n’avait risqué le moindre échouement, elle avait par ailleurs loué la beauté des naufrages et trouvait qu’un charme indéfinissable envoûtait les épaves, le moment venu se saborderait-elle peut-être ? l’idée de toucher le fond ne la répugnait pas, elle avait eu de la tendresse pour tout ce qui se pose et repose dans les fonds, les oubliés d’ailleurs comblaient sa mémoire d’ici, les semelles de plomb seraient toutefois pour d’autres promenades; elle avait lu Bernard Moitessier, retenu les pages de “La longue Route”, elle savait dès lors tout ce que sont les bonheurs de la dérive, “Partir de nulle part pour n’arriver nulle part”, elle avait chaviré parfois, et, faisant la planche sur le dos se laissait gondoler sur la houle légère, où son corps se liquéfiait entre les ondoiements, les effluences; tout ici semblait vouloir se complaire dans la confusion de toutes ces vagues immersions, elle se plaisait quand face au ciel elle s’enduisait d’ombre solaire, elle n’était plus qu’une éclipse, le fantôme de son vaisseau.

Des filets dérivants, des pélagiques aux trémails, elle avait connu les épopées les plus cocasses quand elle déjouait avec malice entre les trouées béantes tous les pièges qui avaient tenté de la pêcher, la sirène cultivait un sens de l’obstination que les chasseurs de la mer semblaient ignorer, elle avait trouvé grotesque que les filets fussent à ce point troués, elle, qui soulevait les mondes s’amusait de cette stratégie qui serait à ne pêcher que ce qui nage, il eût été plus audacieux de leurrer tout un océan, assurément l’ambition n’était pas la même, on ne courtisait pas le même dessein, les pêcheurs avaient été empêchés, un comble; tout souriait à celle qui louvoyait entre les pièges éculés de la marine, un loup de mer habitait une sirène, si elle avait tant aimé Darwin, elle n’avait pu s’imaginer aujourd’hui, qu’elle serait à ce point, désormais, la tache de beauté d’une étrange évolution de l’espèce, celle qui s’engageait pour l’évolution de l’espace, supportait volontiers les transmutations les plus originales, tous les troubles suaient à son front, une fièvre qu’elle séchait à tous les vents, elle avait sauvé le sel qui granitait sa peau, les grains de la beauté salée pensait-elle sont tout à la séduction du premier requin qui passe, elle s’offrait à l’eau et pilotait son poisson-voyageur, prenant bien garde au moindre baiser, à la moindre étreinte, sachant qu’il ne suffirait que d’une seule arête crevant sa gorge pour que son chant d’amour fût à jamais interrompu, elle avait repoussé nombre de prédateurs, fait hennir les hippocampes, ignoré le grand crabe, et souhaité que toutes les moules se décrochent enfin de leurs rochers; elle avait ri sous cape, quand naviguant à vue elle avait bord à bord vogué avec une cathédrale, un panonceau s’affichait en proue comme un slogan : “ici, on marche sur l’eau…”, encore un velléitaire engagé, prêt à toutes les fantaisies afin qu’on le remarquât dans ses pitreries destinées à abasourdir les niais et les sots à qui l’on promettait des lendemains où ne seraient que quiétude, éblouissements divers, et la promesse d’une éternité plus blanche, et sans calcaire probablement, après la grande lessive tout était dans l’art de tordre bien serré, extraire l’huile essentielle de l’âme, l’âme, toujours l’âme, dès qu’on ne sait plus par où ne pas frémir, ou frémir trop, c’est encore l’âme qui revient, banalement consensuelle, l’autorité suprême qui ne souffrirait d’aucune transplantation, des peuplades entières se mouraient la mort dans l’âme; elle avait cherché l’âme, et ne s’était heurtée qu’au béton des brises-lames, les moules agglutinées à sa peau d’écailles, elle avait eu sa queue de poisson qui remuait d’inconsolables adieux, son chant de la mer avait rejoint celui des baleines, la plainte lente et lascive des lamantins, les sifflements des dauphins, elle accompagnait une symphonie mystérieuse dans ce monde que l’on dit du silence; de Gustav Malher, elle avait été la complice de tous ses envoûtements, la chambre de son écho, et puis enfin, la ligne claire qui s’étirait à l’horizon, son Chant de la Terre.

Parfois, la maladie la privait de ses entreprenants périples, de son récit, elle demeurait alors étendue dans une inamovible fixité, laissait les fièvres s’emparer de son corps, telle une gisante donnant à ce silence à ciel ouvert un écho à l’éloge de la patience, elle resterait ici ou là, dissimulée entre les éléments, inapparente en sa part d’inexistence elle redoublait d’invisibilité, elle qui se laissait aller ne pouvait imaginer s’y rendre diminuée, comme d’autres, elle avait manqué bien des miracles, tous probablement, et savait qu’on ne faciliterait pas sa séduisante entreprise, elle ne s’en tiendrait qu’à toutes les vertus de la retenue, momentanément sarcophagée dans la pierre et son secret, elle attendrait que la source maléfique de ses fièvres soit tarie, elle guetterait sereine dans la pudeur du silence enfoui que la lourde pierre enfin se brise, désentravée de tous les protocoles, elle irait par le premier courant qui passe, ou s’ envolerait à l’hélium de ses délices, de ses ardents enchantements.

Ce monde avait eu ses vies, et quelques indéniables beautés, le merveilleux le magnifique avaient été plus rares mais laissaient à l’imagination supposer que les antres les plus profonds ne manquaient pas de trésors enfouis, qui sages dans leurs repaires patienteraient jusqu’au baiser révélateur venu éclore une léthargie qui dans son long soupir avait accumulé tant de rêves, quelques éblouissements sûrement demeuraient tapis dans les labyrinthes, les flectuosités, les lagunes oubliées promptes à s’immiscer dans les écumes océanes où dériverait l’allégresse d’un bonheur affranchi; mais rien cependant ne révèlerait l’extraordinaire, elle n’avait pu qu’opposer de raison aux inaccessibles desseins, la longue pratique d’une errance délestée d’inopportunes lourdeurs, elle avait su où s’échouait l’ardeur des boulimiques, où s’entassaient les vaines conquêtes, toutes ces ligues à l’assaut de sottes fascinations qu’une ivresse commune menait dans un mur où se lamentaient dans une confuse mélasse les résidus vermiculaires de la démocratie universelle et ses prestigieuses peuplades, elle avait eu à souffrir des ravages de ces convois de l’absurde, toujours étendue à l’horizon pâle, elle avait cherché dans le plat de sa main la seule ligne qui ne souffrirait d’aucune équivoque quant au seul tracé qui ne fut que son seul chemin, tout demeurait dans l’état d’une touchante intransigeance, où une part d’inexistence en laissait une autre à sa dubitative interrogation shakespearienne.

Elle n’avait pas eu à clamer son innocence, l’étoile de sa candeur épinglée sur sa poitrine scintillait dans l’outre – constellation, ou ici entre les perles de rosée, près des lucioles en jalons posés pour quelques atterrissages forcés, ou là, tissée dans les bancs des poissons abyssaux et leur radieuse luminescence, elle apparaissait où toutes les grâces de la lumière l’avait filamentée pour les passions incandescentes qui hantaient sa lumineuse croisière; de l’outre-constellation, à l’outre-tombe, il n’y avait eu que la distance des outrances, celle qui avait tant lu le mémorialiste du château de Combourg, près du Lac Tranquille, savait que “tous ses jours sont des adieux”, elle s’était convaincue qu’elle ferait musarder sa hâte dès que reviendrait l’embellie, les ors de la bonne santé restaurée, haubaner la voile au grand mât de ses désirs et flotter encore à cœur ouvert l’évinçait à son goût de quelques rassemblements inopinés qui commençaient à se former autour de son énigme; convalescente, encore en proie aux sueurs froides, elle avait vu s’agglutiner autour de son fantôme de sirène lasse, les chasseurs déprimés, dissimulés dans un salmigondis de ce que la nature humaine avait fait de pire quand elle avait mis bas, la belle amphibie avait été découverte dans un moment d’abandon, de nonchalance lymphatique, dans la boue lourde des épuisements; jadis, les grands mammifères marins avaient pourvu l’errante d’enchantements aussi gracieux qu’étranges, et doués d’une faculté d’hypnose qui sclérosait la haine et la bêtise dans leur grotesque gymnastique; condamnée à mourir, elle n’en douterait jamais, elle avait cependant repris de l’altitude, et soufflant sur ce lopin de terre où elle avait semblé inexister que peu durant les grandes fièvres, il s’était formé comme de petits tumulus engazonnés, des petits tétons terreux, sous lesquels s’étaient ensevelies les viandes de la vox populi, s’élevant à l’aise, entre les crachins, les ondées, l’arc-en-ciel, elle regardait un sourire jocondien à la commissure de ses lèvres couvertes de toutes les saveurs de l’amertume, et encore entre la laideur des éoliennes, ces petits paquets de métastases chlorophillés, soucoupes jamais volantes issues de l’outre-cancer.

Elle s’était enroulée dans les fils et les spires et l’écharpe du temps, elle avait connu d’autres circonvolutions plus accidentées où les ivresses avaient manqué de grâce et concédait volontiers qu’elle offrait les considérations de son indulgence à celles et ceux qui avaient trompé par tant de désinvolture, chacune et chacun demeurait dans son ordre, ou ses désordres, c’était selon, et l’on valsait la toupie lente à chacun son tempo, s’éloignant de virevolte en pas de deux dans les brumes alanguissantes afin qu’un seul mystère qui ne soit tu que par elle y recelât sa sibylline disparition, il s’agissait le plus souvent possible de se gommer de la moindre ébauche qui laisserait paraître les bases et les fondements d’une quelconque structure, celle qui avait vanté son éblouissement devant les équilibres déroutants de la géométrie si joliment violentée parfois, ne s’y voulait pas incluse, elle avait succombé au charme d’une admiration prostrée, elle y opposait, mais en toute allégeance le reflet d’argent de la face taillée de son diamant qu’on ne lui connaissait qu’étincellant la nuit, elle avait de la distance apprécié les variantes de toutes les nuances, et quitté les tables basses où s’affalaient des hagards, des consternés en leur miroir qui n’avaient eu de cesse que de narrer leur “seule raison de vivre”, car il importait qu’il y ait une…raison justificatrice à ce vivre dont la banalité n’avait eu d’égale que son intemporelle évidence, vivre n’avait jamais quémandé la moindre raison d’être, vivre demeurait un axiome immuable pincé entre la naissance et sa mort, la brutalité axiomique issue d’une suite qui sans la moindre simulation renvoyait dans ses carrés d’ inhumilités les ambassadeurs d’eux-même dans le consulat des autres, le rationnel avait eu d’autres choix à fouetter; néanmoins, elle avait emporté les œufs, écrit des noms sur la coquille, sans oublier les dates, celle qui semblait donner un sens de diariste à son épopée aurait voulu se souvenir peut-être… elle n’était pas normande, ne portait qu’un panier, et ses exercices de style malmenaient les membranes de son équipage, toutes ces petites raisons de vivre n’en finissant plus que de se faire battre, tant d’ œufs miroir brisés, qui n’avaient eu qu’une seule raison de se brouiller entre œufs.

Fêtes et réjouissances avaient leur jour et leur jouir, les blancs des œufs montés en neige onctuaient les hivers défloconés, les jaunes liaient les familles décomposées, il y avait dans une omelette la rondeur d’une bombance universelle qui n’avait laissé autour des tables abandonnées que le chantier des coquilles brisées, la vie rêvée des pauvres rotait l’inaccessible étoile, elle se souvenait de la grande ourse hâlant son chariot dans l’océan de la nuit noire, et les constellations dans la voie lactée semblaient les confettis de l’absolu; en bas, un monde entier déambulait vers l’avenir radieux, obnubilé par la quête urgente du lendemain, il avait fallu presser le pas pour aller quelque part, après il y avait Dieu, le terminus des amours défuntes, une vie réglée comme le papier à musique mais ici on ne symphoniait plus depuis longtemps, le bruit des grincements acides grippés aux “valeurs actuelles” demeurait la seule harmonie qui accompagnait la marche héroïque de cette folle débandade jusqu’à, probablement… quelque part; déconcertée, elle avait pris de la hauteur dans le large, et s’inquiétait beaucoup de ce que ces peuples avaient osé médire du quotient intellectuel des huîtres, ces coquillages vertueux, forts d’une âpre résistance qui dans la nacre bleutée roulaient une perle… elle s’effrayait beaucoup de cet art culinaire qui avait vu les huîtres trembler dans leur bassin creux à l’approche des langues tsunamisantes, l’amour avait eu ses manières si particulières, les appétits voraces, le bruit immonde des clapotis salingues, le bout des doigts comme des grues trempaient dans les citrons pressés, les arts de la table avaient été enculinés à merveille; elle avait fui, à la recherche d’autres effervescences, ou peut-être s’était-elle allongée à la merci de deux bras morphéens, elle avait songé à l’orée de son endormissement aux “Pêcheurs de Perles” de Bizet, à cet amour bicéphale; les grandes passions nées dans le cœur des coquillages… elle s’endormait, la nacre à fleur d’oreille, le pavillon envoûté du chant prophétique de Leïla, la saveur de l’amer toujours recommencée.

Fuir les controverses en lesquelles chacun, chacune cherchait une solution finale qui n’asseoirait jamais la vérité de l’autre, Elle avait de tous les débats quitté les bavardages empesés, la pédantesque flatulante, l’aura des imbéciles exhalait une vapeur saumâtre qui n’avait laissé que le souvenir attristé de ce que rater un clair-obscur avait été aussi parfait, le cénacle qui n’était plus que ce creuset de toutes les turpitudes d’une association de malfaiteurs dont la seule hantise existentielle fut cette obsession maladive de ne plaider que pour la criante… vérité; si vérité il y avait, l’élégance la plus subtile fut de la taire, l’embaumer dans la confusion des silences hors le guet-apens de toutes ces immondes et brutales mises à nu, elle avait quitté les bonimenteurs, tous les hâbleurs de la bien-pensance, tartuferies en tous genres, fourberies assaisonnées aux papilles râpeuses des langues ennouées dans les langoureux baisers de la mort; elle avait choisi de ne plus rien aimer, du moins cet “infinitif” à lui seul l’obligeait à une dépendance qui n’existerait que dans l’aveu d’une immense faiblesse, de l’amour elle avait subi tous les tremblements sur l’échelle de “triche-cœur”, elle habitait depuis, le temple sacré du pyrrhonisme, et tout ce qui effleurait la moindre de ses émotions avait provoqué chez elle un déshabillement, une mue immédiate, l’amour en embuscade lui serait l’issue fatale, une commotion sentimentale, une rupture de l’anévrisme, l’artère tendue sur laquelle elle avait jadis, hiératique et confiante funambulé l’art d’aimer, flêchait désormais sous le poids de tant de trahisons, de la conquête du trahir elle avait essuyé le labourage meurtrier de toute la misérable soldatesque du genre, elle avait reniflé quelques larmes qui n’avaient plus d’issue que ce que l’on garde dans le nez, de l’humanité malade, elle appréciait à son évidence l’ effroyable déshérence, la décadence putréfiant la mémoire, et la probable renaissance enfin, d’ici là, sans garantie aucune, elle avait préféré, l’épiphanie passée, brûler son sapiens de Noël, elle qui se couvrant d’une jolie couronne, dans les délices de la galette, avait eu peur, qu’entre le roi, qu’entre la reine, on la tirât; la fève entre les dents, à l’aventure d’une quelconque thébaïde, elle avait coiffé sa longue chevelure le long de sa façade atlantique, trouvé refuge dans un quartier de Lisbonne dans lequel l’Intranquillité de Pessoa n’avait jamais cessé de trembler, elle récitait à son cœur démoli: “La solitude me désespère, la compagnie des autres me pèse”.

Elle était ici chez elle quand elle affleurait le miroir ondulé du Tage, il y avait dans l’huile épaisse de ce fleuve les remous de tant de nostalgie, le léger bouillon le long des berges, et la saudade devenue l’empire des lieux où se froissaient sous quelques douces brises les épis jaunes de la “Mer de Paille”, tous les chemins de la mélancolie menaient ici dans la gorge nouée d’un estuaire qui fut jadis voué aux périlleux départs des grandes caravelles, aujourd’hui n’y demeuraient que quelques flâneurs baladés par les sublimes lamentations déchirantes des fados restés amarrés aux rives éternelles, rien d’ici ne s’échangerait contre je ne sais quels vains enthousiasmes pensait-elle, réconfortée par l’harmonie des désenchantements, mais, ni abattue, ni désabusée, elle flottait dans l’effervescence contenue, d’où la modeste pétillance de son breuvage, la recette la plus intime de son magistère, son élixir, dans lequel frémissaient les souvenirs émus en proie aux premières évanescences, le temps qui passe rappellerait les consignes irrépressibles quant à l’entretien de la mémoire et l’usage indispensable de la corbeille, il fallait voyager léger, et n’emporter que ce qui fut dans la matrice, l’originel et le prédominant, une émotion qui n’aurait pas sorti les larmes de son lit abolirait le trouble dans les sentiments; à Lisbonne, elle avait eu le canal lacrymal engorgé, le chemin de halage à ses joues drainait entre deux rides une larme unique qui s’écoulait dans une langueur douce jusqu’à ses lèvres retroussées, elle avait pu de l’index sauver cette goutte salée, la déposer enfin dans les eaux du grand fleuve, du canal à l’estuaire, de l’estuaire à l’océan, sans bouteille à la mer, le message s’était dissout dans les secousses universelles, chacun plaidant ici et là tout ce que pèserait une goutte d’eau dans l’océan , beaucoup peut-être négligeaient à tort tout ce qui se fomentait dans la conspiration des chagrins.

“L’ombre, la rumeur, le Tage, et la marée, m’animaient d’un désir absurde de souffrir”, l’univers spleenéen de Césario Verde enveloppait toujours Lisbonne, le jeune lisboète (lispoète) disparu à la trentaine naissante, accompagnait l’aventurière dans sa promenade jusqu’au monastère des Hiéronymites, elle avait voulu déposer l’empreinte de son sourire mutin sur le marbre du souvenir de Vasco de Gama, un autre compagnon d’évasions mémorables, tout ici dans ces lieux magnifiques ancrés dans l’impérieuse architecture au style rigoureusement Manuélin envoûtait l’imaginaire d’un avenir envisageable, ici, au cœur du musée de la marine, sous les baleines d’un parapluie gothique où s’entremêlaient les cordages et la science des nœuds serrés dans les sacs et les ressacs d’anciens tumultes séchés depuis dans la croûte du sel, ce cimetière des arts de la mer d’où elle larguerait les amarres, les nœuds durs enfin dénoués par où s’en irait libre le projet de ne plus flirter que les limbes de sa solitude au service de ses illusions ébauchées dans la paréidolie de quelques merveilleux nuages, elle avait laissé les cordages défaits danser au gré des eaux telle une chevelure qui aurait perdu la tête, elle s’était hissée hors de portée, toujours à mi-hauteur entre les risques et les périls, à l’affût des émerveillements de hasard, toutes occurrences étaient toujours à la merci de ses intuitions les plus spontanées, elle ferait selon l’éclair de sa magnificence, selon son drame, les illusions se berçant parfois à la lisière des gouffres, des falaises, elle funambulait, fildefériste aguerrie crevant l’une après l’autre les bulles et leurs inamovibles noumènes, puisque rien n’est jamais acquis, elle se prêtait volontiers aux caprices d’une existence qui l’avait sollicitée afin qu’elle en prît sa part qui n’assouvirait que sa faim, elle n’avait souhaité se nourrir que de ce qui la porterait légère, même aux intempéries les plus menaçantes elle n’avait pas craint pour la dimension de son projet, à la moindre avarie elle se laisserait porter ailleurs, se sachant épiée par celles et ceux qui n’ont que la certitude de leur quelque part, elle avait eu l’envie d’investir un plain-chant dont la mystérieuse monodie l’avait sauvée du monde, accrochée aux lignes de la portée son spectre avait rejoint, le temps d’un soupir, la souveraineté du silence d’où ne remonte jamais le moindre écho.

Son odyssée n’échapperait pas aux impondérables, aux rencontres inopinées, sa traversée si singulière ne la dispensait pas pour autant de se soustraire à toutes les turpitudes empêtrées dans le balancement du temps réel dont les envahissantes mises sur orbite heurtaient parfois les douceurs aérodynamiques de sa carlingue sacrée, de l’ahurissement à la drôlerie, elle songeait nostalgique à Ulysse et les vertus les plus nobles de son voyage initiatique, d’Ithaque l’homérienne, ne demeurait plus qu’une allégorie aux conquêtes désuètes, ensevelie sous l’obsolescence programmée de l’histoire jour après jour étouffée dans l’oubli; naviguer à vue, sans instrument, explorant à tâtons, elle avait connu des intempéries qui ne manquaient pas d’effarer sa nonchalance, celle qui nourrissait une passion pour nos amies les “bêtes” avait été la prisonnière d’un effrayant champs de bataille, quand elle avait dû affronter une grêle de suidés tombés ou propulsés de quelle autre cruelle galaxie ? il pleuvait des porcs, pas trois petits cochons, des porcheries entières avaient été vidées sur le monde, celle qui oscillait dans l’espace à tous étages, tentait au mieux d’éviter ces funestes rencontres, on “balançait des porcs”, ces pauvres animaux dont la suprême élégance est de marcher sur le bout des ongles, talons à quatre aiguilles destinés à se faire dandiner une vie vouée aux grâces de la noble charcuterie, l’humain par ailleurs, les ayant jetés là, à ne fouler que leur fange immonde, l’humain, à l’origine de leur crasse dans laquelle on les tirerait l’un après l’autre vers la mort; les amazones, une plateforme très en vogue, avaient cru bon de les “balancer” vivant, l’exercice ne manquait pas de témérité, ni d’une indéniable ardeur, la cruauté envers les porcs n’avait été jusqu’ici dénoncée que par quelques antispécistes, doux rêveurs véganisés se nourrissant de confiture de cheveux et de “pattes” de fruits, celle qui trottinait les perturbations atmosphériques avait tant aimé les cochons, s’enlaçant à leur filet mignon, s’échinant de l’épaule à la poitrine, se roulant une palette, et côte à côte, avaient braisé ensemble des amours jusqu’aux caramels craquant la pointe fine, l’art d’aimer avait eu l’épaisseur de la couenne, viendrait bien le temps où les os auraient du chien; elle avait eu peur de cette soudaine brutalité, et plaidait que les porcs n’avaient pas à être confondus avec la production sinistrement industrielle d’un système solaire qui n’avait engendré que la nuit noire de l’humânerie, on avait balancé des porcs partout… Elle quittait la Lusitanie, et tant de beautés, échappant toutefois à une certaine déb(r)andade et ses quelques trois-cent-soixante-cinq recettes gastronomiques destinées à honorer tous les fumets de la morue.

Rescapée de cette violente saucée porcine, elle tourbillonnait, interloquée, dubitative, mais c’était là les marques d’un questionnement permanent dès que les pans de sa chère solitude avaient eu à subir les assauts des souillures extérieures, réfugiée dans l’enroulement d’un anticyclone açoréen, elle hésitait encore quant à se piquer à l’une ou l’autre rose des vents, peu exigeante, tout en préférant parfois, elle ne renonçait pas aux aléas, aux fortunes diverses qui détermineraient un courant nouveau; sans idéal outrancier, elle s’épargnait aussi la lourdeur des aspirations enflées d’utopies, abandonnant aux idéologues en cohorte le fardeau des dogmes, l’insupportable frêt de tant de doctrines éculées dont la seule ambition ne fut qu’enfoncer l’illusion de la liberté dans la démocratie de masse, ceux-là la plaignait de ce que sa tour d’ivoire recelait dans toute sa réclusion le secret bien fermé d’une autre indépendance, qui dans un sens comme un autre n’aurait à gémir d’aucune contagion, elle avait dans l’abandon du soi, considéré le délaissement des autres comme la césure naturelle entre des mondes irrémédiablement débarrassés d’une entrave sentimentale qui d’une extrémité à l’autre serrait à la gorge les deux nœuds coulants suicidaires s’arrachant les adieux réciproques; la sentinelle en sa tour fortifiait l’amble lente de ses flâneries intimes, elle avait remisé dans la guérite de son cœur tous les sublimes désenchantements d’un “guetteur mélancolique”, Appolinaire lui avait soufflé près l’oreille: “Ô mon cœur étonné, triste jusqu’à la mort, j’ai promené ma rage en les soirs blancs et froids…pour consoler ma gloire, un vent a dit Ecoute, Elève-toi toujours…”

Sans soucis l’insulaire s’isolait des Açores, sans sourciller soumise et souple, elle acquiesçait aux vents dominants, une fois encore, la vieille Europe l’avait aspirée dans toutes les séquences de sa géographie chahutée, ce continent dérivait au gré de ses innombrables fractures, mais partout ici flottaient les braises fumantes encore d’impossibles fusions, les peuples indigènes se rehaussaient chacun de leurs irréfutables et fières spécificités, mais celles et ceux d’ici aimaient à s’enlacer sans jamais trop se serrer, ni se confondre, l’histoire tout entière ne bégayait que les mêmes ydilles détrempées par les mêmes chagrins, le vieux continent labouré par tant de guerres, ce champ de bataille où les empires et les royaumes s’étripaient au nom d’irréfutables noces, la grandeur des nations empalées sur des échasses se trimbalait grotesque au son des cliquetis morbides, dirigeait aux baguettes la barbarie des marches héroïques, et de siècle en siècle un mètre ruban en bandoulière redessinait, la paire de ciseaux prête à tous les dépiècements, la guirlande des frontières festonnée aux nationalismes résurgents, mais elle aimait “drôner” de chantiers en épaves, de fabuleux décombres en vestiges époustouflant d’émotion, tous les chaos avaient déposé en l’état les souvenirs inaltérables d’une criante vérité, celle qui préférait préférer avait dans l’ordonnancement de sa mémoire chargée, trié au mieux les variations probables de quelques enthousiasmantes secousses sur lesquelles elle acheminerait le convoi d’une part d’inexistence, un charriot hybride d’illusions souriantes, et sinuant assurément d’autres effondrements propices aux disparitions soudaines, elle existerait dans le volume d’une friandise pincée entre le pouce et l’index, et déposée sur la berge des lèvres, prenant bien garde, entre ces deux falaises si promptes aux engloutissements pervers; tout était possible dans le palais des nuances, là, juste sur le bout de la langue peut-être, cette extrémité raffinée, là, où la quintessence de la mémoire flirte avec l’infinitude de l’oubli

Les pérégrinations, les flâneries, les errances, les arabesques s’enroulant dans les volutes des souvenirs indissolubles rappelaient la promeneuse autour des lacs qu’elle avait tant aimé, ici, au lac de Morat près de la petite cité fribourgeoise si joliment fortifiée, elle se souvenait de cette brume légère dans l’ouate cotonneuse d’un automne aux rousseurs mordorées, elle avait mis son pas dans la douleur poétique du crépusculaire Edmond-Henri Crisinel qui tentait de survivre à ses démons, chantant son “Alectone” à l’arraché de sa ténébreuse affliction, lui qui savait tout de ce que l’immobilité serait fatale à ses éprouvantes suffocations, “Le Veilleur pour qui la route est ce pays où vivre me déchire”; si elle s’épanchait volontiers à quelques plaisirs fugaces, jamais elle n’abandonnerait au hasard les rênes de sa structurelle mélancolie qui nourrissait cette part d’inexistence dont elle avait voulu qu’elle fut l’émanation de toutes ces énigmes depuis trop longtemps enfouies dans ces contrées d’elle-même, cette part d’inexistence c’était surtout une question de se révéler quand sa disparition emporterait les rênes dans les tréfonds de l’irréversible, là où l’inexplicable avait eu raison des sempiternels questionnements qui auraient voulu flatter toutes les issues par lesquelles les quiconques se pressaient dans l’entonnoir de l’éternité, beaucoup ici bas se dérobaient de la réalité dont les froides évidences situaient l’avenir dans un improbable futur, fût-il le plus simple, le plus proche fût-il alors le plus alarmant; l’ombre penchée de Crisinel, tel un autour des palombes ne la quittait pas, sa longue silhouette si maigre à laquelle s’accrochaient deux bras devenus des ailes qui battaient au rythme saccadé de ses envoûtantes incantations, plus tard cet oiseau de tous ses malheurs s’était précipité dans son propre crime laissant aux promenades du lac le souvenir d’une détresse qui en avait dit long sur le “Théâtre de la cruauté”, Artaud l’avait écrit, Crisinel l’avait “joué”, ils disparaissaient l’un et l’autre à quelques mois d’intervalle seulement, mais probablement dans le même impérieux absolu débarrassé de la vanille des illusions.

Le canal de la Broye l’avait draînée jusqu’aux rives du lac miroir de Neuchâtel, les cygnes noirs s’étaient laissés flotter ailleurs, sur le sentier une jeunesse sandwichait pendant son heure de table, entre livres ouverts et roucoulades, petits pas de danse, et rires complices, la beauté de l’insouciance resplendissait au milieu des cygnes blancs, des colverts, les oiseaux affolés tombant sur les miettes de pain abandonnées, ici, un tournoiement paisible enveloppait une façon de vivre qui semblait confesser que le bien-être ouvrirait son cœur, un consentement naturel qui parfumait une atmosphère inaccoutumée, une petite flotte de plaisance se heurtait tendrement de deux fesses la coque, clin d’œil mutin, éclipse d’un regard porté jusqu’à la Chaux-de-Fonds si proche, qui avait vu naître Cendrars, l’auteur de “Bourlinguer”, le poète-manchot aux extravagantes audaces avait eu plus d’un tour dans les ressacs de ses océans de part en part traversés; enfant, les premières promenades jusqu’à “Estavayer la jolie” inspirant plus tard ses baroques équipées, flanqué alors, qui sait, de l’autre flamboyant chauxois Le Corbusier, la ville-horloge avait mis au monde deux trotteurs qui avaient affolé tant d’aiguilles, l’un comme l’autre s’étaient amusés du temps qui passe, avaient eu l’heur de séduire les ombres portées sur leur cadran solaire, il y avait en ces lieux une incontestable envie d’exister quelque chose qui n’appartiendrait qu’à ces furtifs moments de bonheur, elle avait osé s’y laisser prendre, elle avait eu ce sentiment remontant vers l’esplanade de la collégiale, s’asseyant un moment sur “les bancs de Balzac” où dans la pierre usée la rumeur d’un amour était née, la géographie à ce point si délicate et complice de ses riverains aurait pu changer le cours de son inexistence, mais elle était dans l’errance désormais, à la merci d’une irrémédiable solitude incluse dans une gangue, une noix, vouée à toutes les variations climatiques, aux humeurs vagabondes, à l’aventure des approximations qui au meilleur de quelques tribulations sauraient la mener vers quelques heureux ravissements; Rousseau en poche elle irait loin dans son nulle part, confiante dans l’éphémère des petits bonheurs, elle s’était souvenue de toutes les promenades du philosophe genevois, ici, à Neuchâtel il s’était confié souvent sur la promenade du lac se livrant à lui-même toutes les merveilles de ses rêveries solitaires; celle qui n’avait eu de cesse que de reconquérir la sérénité de quelques indispensables équilibres avait trouvé en ce rêveur obstiné, pénétrant et obscur, son maître à compenser.

A discrétion, dit-on là-bas dans la secrète confédération, Rousseau engagerait sa “disciple” dans les ambulations oniriques à toutes les promenades, le grand Léman, dans son étalement souverain verrait l’élue et son fantôme parcourir les longs kilomètres des sentiers bucoliques, cette terre battue jadis, empreinte des balades de la nouvelle Héloïse, ils marcheraient ensemble, celui qui avait glorifié tous les ors de la nature, considérant que la sensibilité ne s’épanouirait qu’aux vertus sacrées de la campagne, n’avait-il pas, ce fervent complice des tourments intérieurs repoussé déjà loin toutes les fantaisies d’une humanité dont il avait si souvent pressenti les limites de la dignité, il en savait tous les couloirs sombres et tortueux du vice organisé, il n’avait pas manqué d’éloquence dans sa plaidoirie du malheur humain, mais il sauvait, momentanément, des remuantes eaux lémaniques Julie et Saint-Preux entravés par leur impossible amour; peut-être, dédaignant parfois son aveuglement mystique, lui aussi n’avait-il cru qu’en Deux, l’invitée était ici dans tous ses jardins préférés, dans sa magistrale solennité le grand lac recelait tant de confessions, de mythes et de mémoires, la part du romantisme flamboyant l’avait enluminée aux couleurs chatoyantes d’un embrasement passionnel dont elle n’avait autrefois que trop souvent soufflé les cendres grises de quelques fièvres hâtivement calcinées, sa part d’inexistence avait pu rosir parfois aux tentations les plus effrontées, elle allait à son rythme scandé par les petits clapotis sur la rive, elle irait jusqu’à Meillerie, poser sa paume douce sur “la pierre à Jean-Jacques Rousseau”, le monolithe figé séquestrant pour l’éternité deux muettes amours, le bon maître avait disparu, sans qu’elle pût l’entendre se défaire de son écheveau passionnel, elle l’avait deviné reclus, prostré, sur l’île Saint-Pierre, dans les eaux sombres du lac de Bienne, les deux fuyards rivalisaient d’amours solitaires, où n’étaient-ils, une fois encore, que la proie préférée de leur intime exil, des siècles séparaient leur existence commune, mais elle était pourvue d’une mystérieuse dimension qui n’avait eu que faire du spatio-temporel; à l’heure de l’intelligence artificielle, puisque l’originelle était morte dans l’élaboration méticuleuse de la bêtise humaine, elle disposait d’un privilège qui la préservait d’une humiliante contagion, elle était à l’affût des délicieuses découvertes qui paraissaient inopinément sur son chemin, pic épeiche et milan noir, rieuse mouette et fuligule milouin, cingle plongeur, les oiseaux du Léman gazouillaient leur identité, elle avait décliné la sienne sifflant à son tour une mélopée qui l’emportait langoureusement; les oiseaux qui chantent ne font pas leur nid, elle s’en allait, sous l’emprise d’un dépourvu, elle avait eu, toujours, l’indulgence la plus tendre pour celles et ceux qui avaient tout manqué, l’amour, ce sentiment si souvent ignoré demeurait ici confiné dans l’immuable rocher, la redoutable mémoire dans la minérale splendeur.

Les noms des villes et des lieux sont parfois si jolis, à Genève elle avait aimé le velouté aux lèvres de ce nom si doux à dire, une glissade onctueuse dans une phonétique complaisante et ravie de cette brève mélancolie, elle avait dit Genève une longueur sur l’accent grave, elle se souvenait des promenades heureuses quand accompagnée d’amis helvètes ils déambulaient dans la paisible nonchalance des dimanches; au parc des Eaux-Vives, ils l’avaient menée face au grand jet, l’orgueilleux jaillissement resplendissait dans son impeccable gerbe; Rousseau, jadis, évoquait avant l’heure de ce long sabre d’eau planté dans le ciel, cet envol sans esprit de retour: “s’élancer à l’infini “; l’accompagnée avait été heureuse quand arpentant la Grand’Rue de la vieille ville elle s’était émue devant l’immeuble austère dans lequel naquit son compagnon d’exil; un ami pianiste sifflotait une Nocturne de Chopin, et là, planaient encore les amours de Franz Liszt et Marie d’Agoult, ici, sur un mur un hommage à Charles-Albert Cingria, et les siècles lumineux s’entrenouaient dans des frissons d’émoi, jamais elle ne se déroberait aux remous de la nostalgie, elle avait semé tant de petits cailloux blancs, les chemins d’avant s’étincelaient de ces jours heureux dans le crépitement des braises jamais éteintes, elle reviendrait toujours à la source première, remontant pas à pas tous les acquis du cœur et leurs harmonieux battements jamais interrompus, on la disait passéiste et résignée… celle qui honorait les joyaux de sa mémoire arborait sans pudeur des bonheurs sans vieillesse, ni défraîchis, ni délavés, ni décatis, resplendissant dans l’antérieur, triomphant d’un aujourd’hui plus souvent voué à l’hégémonie d’une barbarie contemporaine sachant si bien s’inspirer des atrocités, de la sauvage stupidité remisée dans les séculaires catalogues et inventaires souillés de l’histoire sanguinolante des hommes, la tragédie fomentée par la monstrueuse et démoniaque crétinerie de cette avilissante inhumanité; ainsi défendait-elle son “bilan comptable” et la vérité nue de ses archives, son goût désormais immodéré pour le paradis des souvenirs qu’elle emportait avec sa part à elle; sauvée des boues fangeuses, et destinée depuis aux charmes des eaux claires, il se disait que: “unie à l’océan la goutte d’eau demeure”, ce en quoi, la mi-résignée inexistait avec son mi-bonheur.

A Genève, la bouillante cité aux mille extases, et qui séduisait tant par sa phonétique suave, elle avait été son intime suppliciée se désincarcérant de sa gangue, offrant sa mise à nu aux griffes des tendres souvenances, elle avait eu quelques plaisirs équivoques dans la douleur, peut-être songeait-elle encore, quand dans “Les Confessions”, Rousseau l’enfant se libérait dans l’épanouissement de quelques fessées révélatrices; mais par ailleurs, de tous les éloignements elle ne se plaignait pas de ceux qui s’étaient enfouis dans les ténèbres de l’oubli, la mauvaise mémoire, la laideur des jours, les vilaines choses de la vie, avaient eu leur part de résistance à vouloir exister à tous prix, mais ici au fil de ces eaux souvent paisibles elle ne souffrait plus que confusément de ce que l’on a coutume d’appeler “les mauvais souvenirs”, tout avait une vraie raison de ne plus être, elle n’avait pas pleuré ni la mort, ni les cadavres de quelques factieuses alliances, chaque bouton avait trouvé sa boutonnière, sa vie, son ordre; longeant toutes les promenades du majestueux Léman, elle avait apprécié une brève halte sur les quais de Morges-la-Coquette, ici aussi, une douce sagesse habitait les lieux, le lac semblait un seigneur s’accordant quelques récréations sur son eau frémissante, voiliers et embarcations avaient été fleuri, et l’on se préparait à quelques réjouissances festives, sandres et perches triés dans leur filet, fondue, raclette, pinot noir, blanc et gris, fendant, sylvaner, et les vignes alentour dans leur amphithéâtre de verdure; à Morges, le pianiste sifflotant Chopin était revenu se mêler aux pétillantes allégresses, il était ici chez lui, et souriait ému entre deux nocturnes de ce que les pèlerinages pouvaient à ce point s’habiller d’une grâce soudaine, les bonheurs, les émotions sont partout sur le chemin, elle avait puisé dans son fourreau la flèche qu’elle tirerait de l’arc lémanique, prenant bien soin que le cœur excentré de la cible vagabonderait au hasard de son excentrique destinée.

Les eaux infiniment ourlées du grand Léman ne quittaient plus celle qui s’abandonnait aux promenades contemplatives, à la recherche déterminée du meilleur mémorable, elle échapperait à l’adipeuse obésité d’une actualité quotidienne qui révélait l’ignominie de la (t)race humaine, chaque jour sinistrement ravitaillée par les scoops de la honte; les missiles en croisière faisaient escale dans le ventre des avions de ligne, ailleurs, les animaux de notre Terre rôtis sur pattes préfiguraient le futur spectral de la planète, la violence partout éruptive faisait une peau sale à ce monde claudicant vers le gouffre de sa décadence; elle, l’accuserait-on de “tracisme” ? elle se déroberait aux feux de l’apocalypse, serrant en ses mains fines un secret qu’elle portait à ses yeux, à l’oreille, à ses lèvres, à son cœur, à l’air libre…Lausanne l’accueillait dans le panache des noms colorés des sites et des lieux qu’elle traversait jadis, les quais fleuris d’Ouchy, de la Chamberonne à la Vuachère, le Denantou sous la neige, les flocons comme des chips légères, le vert Valency, du Mon-Repos à la Vallée de la Jeunesse, tout ici se nommait à l’esthétique de la plume arrondie qui n’avait écrit les noms que pour qu’on les citât; Lausanne, dans ses raides montagnes russes, qui sont toutes les déclivités, les remontées, les exténuantes ascensions et replongées vers le lac, demeurait la grouillante cité vaudoise dans laquelle on circulait gracile ou pataud, à la baguette orchestrant à chacune à chacun les allures les plus sveltes, les plus drôles; la randonneuse en rappel s’agrippait aux souvenirs heureux d’une amitié locale, fidèle, constante, transmise par la voie genevoise, la transmission en science optique signifiant le passage d’un rayonnement dans le couloir de la même fréquence, ici aussi les sourires familiers avaient gonflé les deux lobes du cœur dans les mêmes battements complices, Lausanne, comme Genève restaient ancrées dans la mémoire vive, la même chanson toujours recommencée sur les deux faces d’un disque dur, le bloc mémoire, la boîte noire de ses navigations multiples, le sonar dans ses plongées sous-marines; Lausanne était une belle urbaine abondamment chlorophyllée, immeubles aux fenêtres béantes sur le lac, Béjart une arabesque sur les quais, Ramuz et Stravinsky, l’ombre caricaturée de Simenon dans l’enveloppe brumeuse de son tabac, malgré toute la bouillonnante mais heureuse dynamique de la ville aux mille déclivités, les jardins si nombreux abritaient les vapeurs douces d’une vraie mélancolie, elle se souvenait d’un banc resculpté par la neige et la glace, au parc du Denantou, elle avait eu le besoin de se poser un moment, hantée par la douleur d’une froide trahison, désolée que la vie pût à ce point lui paraître indélicate, mais elle avait survécu aux tourments de la bassesse, et très à la hâte de retrouver ses accueillantes pénates, elle se délestait volontiers, une fois encore, de ce que la tristesse ne pourrait que trop peser, plus légère dans cette rue immaculée d’une neige si blanche, nue de l’empreinte du moindre pas, elle regardait d’en-bas la bonne adresse culminante où on l’attendait aux chaudes heures des embrassades conviviales; elle avait pris, heureuse et libre, le dernier remonte-peine qui l’avait attendue patiemment, convaincu qu’elle en reviendrait un jour ou l’autre, fût-il le dernier, peut-être était-ce donc lui, l’autre ? le dernier, à la disposition de quelques morceaux choisis disséminés dans le florilège d’une hasardeuse providence.

Il faudrait encore haler longtemps les eaux du lac pour aller loin, elle avait eu l’idée que si les liquides se tiraient au tonneau, comme quand le vin est tiré faut-il jusqu’à la lie le boire, elle tirerait à son tour le lac jusqu’à l’autre suivant, dans un concept essentiellement mouillé où se tarir n’existe pas, elle se distinguait dans un exercice de halage plutôt singulier, les défis ne l’effraieraient jamais, contrainte à tous les dangers existentiels, elle savait ce que sont les extravagances quand toutes les libertés émergent et tranchent l’existence en deux parts inégales, comme un gâteau dont elle n’avait pas souhaité depuis sa nouvelle embardée qu’il fût partagé avec les goinfres de la réalité ordinaire dans laquelle on avait tenté de la dissoudre, elle, qui savait si bien qu’aucun quiconque jamais ne lui ressemblerait, elle s’épanouissait dans le faisceau de son regard pénétrant porté sur les vestiges de ce qu’elle avait tant aimé, les ruines fumantes toujours où seraient les fantômes à jamais errant dans sa forteresse dressée, ou ceux encore à la poursuite des chimères, orphelins abandonnés dans ces quelques châteaux ensablés en Espagne; elle revenait ici, où le lac l’avait sidérée, Lausanne était encore serrée entre les bras jusqu’aux épaules, à Montreux la riviera s’était vêtue de ses luxuriantes promenades fleuries, la cité de toutes les nations remuant aux musiques contemporaines, la neige d’en face, la neige d’en France, les alpes dentelées de pointus opposaient une séparation plus éloignée qu’elle ne l’était en réalité, c’était ici la magie du tableau figé dans le merveilleux qui était fascinante, ce lac des cygnes, et cette lumière rose et bleue dont Baudelaire dans l’aura d’autres lieux disait que le mélange de ces deux couleurs était mystique, on ne pouvait pas rêver à Montreux sans négliger l’en face, Dieu, dans ses innombrables malfaçons avait dû créer, un dimanche, une distance qui imposerait l’inopposable; elle existerait ici, et regarderait au loin, là; elle se souvenait d’une promenade quand accompagnée d’un sifflotant Schubert, ils s’étaient mis en quête d’une fromagerie, le serin sifflant exigeant une moitié-moitié pour la fondue du soir, elle demeurait ébaubie devant l’avalanche de questions posées quant à savoir l’origine des produits laitiers, ici on allait loin, évoquant la Gruyère…et d’autres paradis issus de quelques autres voies lactées; la rue Stravinsky s’en allait vers les profondeurs du lac, le quai aux fleurs parfumait les promeneurs ne sachant où donner de la fête, Montreux, la majestueuse, était assise enserrant dans sa baie les eaux plates, l’irrévocable vaudoise, plantée ici dans son éternelle beauté; l’extasiée se souvenait de tant d’émotions à jamais ancrées en chaque saison, toutes avaient révélé le meilleur dans l’harmonie de la plus délicieuse partition, demeurent des souvenirs invulnérables, et la sente rose d’un sourire aux lèvres cheminant toujours.

Elle s’ébrouait de toutes ces lumineuses étoiles qui avaient étincelé la Riviera, déployait l’envergure de ses ailes, elle irait par les airs rejoindre d’autres eaux, en conflit permanent avec les “choses” de Dieu, elle avait tenté “Les Diablerets”, le glacier maudit suait sous des chaleurs nouvelles, Dieu s’était-il aventuré dans cet en-bas, à la recherche de quelques brûlantes amours, ou n’était-ce que sa radieuse aura qui indistinctement réchauffait la planète; genoux en terre, et dans la neige molle, le monde avait prié les autres saints aussi, car s’adressant à Dieu, trop investi à courtiser sa diabolique passion, les agenouillées ouailles se figeaient dans le mutisme du premier de la divine cordée, s’immolaient dans les eaux où bouillonnaient débondées des amours enfiévrées d’un divin en proie à un donjuanisme désarçonnant, vu d’en haut, la trottinette du ciel ne resterait pas à planer au-dessus de ce scénario démoniaque, sous elle, décadence oblige, s’ouvrait le rideau du triomphe de la mort; elle s’en allait sillonner à Sion, dans la chaleur valaisanne, les joues abricotées, le nez rosé à la Petite Arvine, sans trop s’y attarder, tant la proximité de Rarogne l’avait aspirée sur la tombe tragiquement muette de Rainer-Maria Rilke, il est des silences pensait-elle, dont la profondeur semble sans fond, elle avait posé la main sur la pierre pâle, et récité les Quatrains Valaisans, elle regardait au loin le château de Muzot à Veyras, ici à plusieurs reprises, elle était venue pour en finir avec sa part d’inexistence, y demeurer comme un aboutissement, y “demourir” sûrement… “Dans la mesure où nous sommes seuls, l’amour et la mort se rapprochent”, Rilke, avait été de toutes ses dépressions, jusqu’aux atmosphériques les plus spectaculaires, ici, une fois encore, elle resterait profondément mutique enchâssée dans l’empire d’une seule parole, le vent l’avait déportée, tous les dangers étaient au vert, c’était une halte remuante, trop chahutée peut-être, y prenait-elle un goût pervers, ou l’éthique de son errance s’accompagnait de ces inéluctables abîmes, de ces infinies détresses, d’une douleur prisonnière dans la serrure fermée à double tour dont elle n’avait jamais su quel secret avait emporté la clé, elle reviendrait par le chemin pentu qui mène au cimetière, elle reviendrait, c’était une question de vie ou de mort ? c’était surtout une question qui ne s’embarrasserait plus de la moindre réponse, elle reviendrait, c’était inéluctable.

Avant que ne recommencent les cycles dans les va-et-vient de l’éternel retour, l’émue du huis clos valaisan prendrait de la hauteur, emportant les silences envoûtés de Rilke et son lyrisme de velours; la Jungfrau et son interminable glacier d’Aletsch lui servirait de piste d’atterrissage, ici figée dans les froids si durs elle avait aimé cette soumission qui s’accompagnait d’un consentement devant une telle majesté, l’immensité de ces hauteurs si blanches épousant le bleu céruléen du ciel, ce monstre monolithique qui se nommait “La Jeune Fille” ne manquait pas d’un troublant paradoxe, mais une telle somptuosité, une si haute solennité n’avaient pu que cacher sous son manteau de neige deux talons aiguilles venus du midi ou d’ailleurs, la coquetterie féminine ne manquait pas d’astucieux maquillages, et la… “Jeune Fille”, hiératique et quasiment inaccessible avait rêvé que l’on grimpât ses pans en rappel, elle émergeait dans son éminente domination, cette jeune force de la nature avait salué de toute sa grâce l’audacieuse qui l’avait envahie l’espace d’une brève conquête, celle-ci avait repris son odyssée des glaces, amorçait lentement une descente feutrée à la faveur d’un redoux bienvenu, elle avait craint dans ce théâtre de toutes les fantomatiques paralysies la cryogénisation sauvage de son fabuleux dessein, elle avait tant connu les coups fourrés de la vie, tant souffert des brutales variations de la température des autres, des refroidissements, des fièvres embrasées, et ce que sont les mondes gisant, l’effroi dans la glace; Thoune l’accueillait en son lac, ombilicalement resté cousu de fil blanc à celui de Brienz, Thoune et ses panoramas ravageurs, le lac si profond resplendissant d’une eau turquoise serti entre les puissantes alpes bernoises, elle pensait que la beauté pouvait être suffocante, que tant d’émotion sortiraient les larmes de leur lit, que les paysages somptueux peints par Hodler n’avaient jamais menti la splendeur de cette étouffante réalité, elle était ici ensevelie dans l’évidence du merveilleux, elle se laisserait mener par la pointe du cœur, ici, aucune escalade, ni compétition arrogante, elle s’était liquéfiée, anéantie d’extase, par une nature prédominante où l’humain ne se tolère qu’après y avoir été dissout; Thoune et son lac étaient une escale obligée, l’amie des musiciens voulait y respirer tous les parfums, jadis les odeurs, les arômes, les senteurs, dont Brahms raffolait jusqu’à l’ivresse, dans la grâce de cette exceptionnelle beauté il composait ici dans cet écrin renversant quelques trios magnifiques et les lieder restés suspendus dans l’éther de ces eaux bleutées, Hodler et Brahms avaient nourri une mémoire des lieux à la délicatesse de leur passion, elle avait été stupéfaite par cette approche du parfait, tous les ravissements s’étaient entrelacés dans l’unique souci de la préservation d’une esthétique sans contrainte; Sagan, la rebelle, posait autrefois une question cruciale: “Aimez-vous Brahms ?” oui, Brahms et Thoune itou.

Elle quittait Thoune par le quai Brahms, embaumée de parfums fleuris, une bise légère l’emmenait nonchalante et rêveuse, le Trio “Wanderer” jouerait pour celle qui “vagabondait” quelques trios et sonates, cordes pincées, frappées, sourdine, tout une vapeur onctueuse, une traîne lente dans laquelle s’enroulaient les courbes alanguies d’une nostalgie méticuleusement entretenue, le quai Brahms, c’était aussi joli qu’étrange, où embarquerait-elle ? au quai Brahms, voyons ! elle se préparait à d’autres abrupts dénivelés, il faudrait économiser ses émotions, elle savait que ce parcours à suivre ne manquerait pas d’âpretés diverses, elle avait remisé dans son bagage les baumes apaisants, les onguents à la cannelle, du miel aux articulations, velours et satin à la gorge, les injections jetables destinées à l’une ou l’autre transfusion des sentiments, d’ordinaire elle s’équipait de peu, par ici elle avait craint quelques redoutables trous d’air, des haut-le-cœur convulsifs, en chemin vers le petit lac de Toma elle ne songeait plus qu’à se mirer à la source du Rhin, et saluer humblement tout ce que le grand fleuve chargé d’une insondable mémoire avait rempli la mer jusqu’à son goulot, le Rhin jusqu’aux creux de la chute honorée de ses reins, cette veine large béante dans les siècles, sur les berges et les rives martiales ou amoureuses abandonnées aux poètes, aux musiciens, chacun avait un jour ou l’autre tenu un peu de cette eau, un petit étang, dans le creux de la main, toutes les lignes de la paume en redemandaient, certains fleuves charrient des allégories aux confessions les plus ensorcelées, ainsi le Rhin, malgré l’évidence de son écrasant débit, recelait en ses mystères, ses remous et ses fonds, des salles de musique, des musées, des chants, des passions et des crimes, une littérature abondante nageant de toutes ses pages à brassées ouvertes, cette Europe rhénane dans le carnaval déambulant le long de ses rives où l’histoire se pêche ici sans leurre et sans appât, le Rhin allait se tremper partout, et tout le monde s’y trempait, l’unanimité avait parfois réconcilié des contraires, ce fleuve à la notoriété ancestrale, à l’estime prestigieuse, cette mémoire dans l’enchantement de ses méandres où l’anneau doré roule encore autour des farces tragiques de l’amour, le Rhin l’immense, drainerait éternellement l’or de toutes les passions; le franchissement du col de L’Oberalp avait été marqué par une glissade tournoyante, qui, si elle n’avait été stoppée par d’imposantes congères, aurait pu finir de se valser à Vienne, elle ne se refusait pas à l’invitation d’une danse gracieuse, elle toupinait volontiers, c’était parfois dans l’inattendu des choses, elle valsait entre les blancs dénivelés, dans le silence abyssal d’un théâtre planté là en ce fort inviolable, ésotérique, elle appartenait aussi, nonobstant sa puissante volonté, à quelques fantaisies cabalistiques, elle avait été l’objet d’obscures convoitises, prise entre les démons du culte de l’occulte, il fallait résister, laisser valser seulement, elle avait encore à faire dans ce monde où le ridicule n’en finissait pas de mourir en masse, c’est qu’entre deux neiges éternelles, presque prise d’engelures, elle avait eu l’écho d’une actualité brûlante, en bas, on avait décidé d’un moratoire interdisant la consommation de frites dans les cantines scolaires, on voulait aussi que soit épinglée l’ambassadrice “d’épaule”, des curés en mal de confession cités à comparaître pour leurs déviances de pépé-dophiles, se plaignaient eux-mêmes d’avoir été, jadis, lutinés par d’autres envoyés de Dieu… les dégoûts et les couleurs sales s’amalgamaient dans la même vase immonde; celle qui valsait… trouvait le temps si long que de n’entendre geindre, même éloignée, même lors de rares parfois, un monde dépossédé de tous les itinéraires qui mènent à la dignité; la réalité si vulgaire, brutale, éprouvante, lui parvenait encore malgré sa fréquentation assidue des hautes altitudes, des muettes profondeurs, elle avait craint si souvent les ravages de la contagion, les épidémies, les vices incurables, la “nature” des gens ne se taillait pas comme un rosier, elle se traitait aux pesticides jusqu’à ce que mort s’ensuive; elle avait retrouvé le silence d’une enclave, elle ne s’accompagnerait plus que d’un violoncelle seul, suite après suite, l’archet coulant au rubato, dans l’étirement lent qui la mènerait jusqu’à demain, peut-être.

La Haute-Engadine, Les Grisons, Les Romanches, Silvaplana, Sils-Maria, Maloja, les lieux chantaient encore à l’évocation, au récit de leur seul nom, Mozart eut parlé d’une symphonie concertante dans cette immense salle d’orchestre d’une beauté-nature époustouflante, les vallées et les lacs, sommets en dents de scie, tunnels à rallonges, viaducs, virages et vertiges, vallons et villages, à chacun son vivier où les gens d’ici semblaient avoir tracé une distance avec le reste du monde, quelque chose en ces cimes, ces montagnes ne pouvait exister sans l’aval d’une certaine discipline, la vie de celles et ceux d’ici, survivants heureux des glaciers éternels, n’avait été que le résultat d’une exigeante négociation entre tous les tenants et aboutissants de dame-nature-la-souveraine-en-son-mirifique-jardin-d’Eden, les Romanches savaient la chance qui était la leur, et dans une rare unanimité reconnaissant la grâce de leur état, ils rendaient au quotidien cette réciprocité qui n’engagerait que déférence et respect à leurs montagnes sacrées, il demeurait dans le for intérieur de chacun l’existence d’un compromis, d’une conciliation permanente, malgré la rigueur, l’âpreté des hivers longs et glacés, elle-même se souvenait de son ahurissement quand le mercure du thermomètre avait disparu du réservoir du petit tube de verre, à moins trente-deux degrés sous zéro, la vie avait d’autres nécessités, d’autres obligations, les envies attendraient le printemps, il n’y avait pas d’espace dans cette austère beauté pour les déjections de la vulgarité ordinaire, on pouvait aller et venir, sans bouclier, sans parapluie blindé, ici pas d’ambassadrice “d’épaule”, ni de “l’échine populaire”, ni du jarret de Jupiter, ni d’affreux balancements de porcs, pas plus que la volonté grotesque d’éradiquer les frites, ni de miséricorde divine à l’endroit le plus choisi des petits pères pervers, on pouvait échapper à la cruauté des informations qui n’appartenaient qu’aux sociétés imbues d’elles-mêmes si peu convaincues par d’autres nécessaires urgences qui n’auraient pourtant généré que de vrais ravissements; en-bas, on vivait dans les containers de toutes les opulences, il pleuvait de l’information comme les obus à Gravelotte, elle avait songé au charme de l’Abondance, et regretté souvent que ce paisible bovidé portait à son insu, et c’était bien dommage, le nom d’une des tares assassines qui n’avait cessé d’enfler la sinistre destinée des hommes, que l’abondance chez le bipède acéphale s’enorgueillait aussi d’une intouchable sacralisation, l’abondance et le profit communiquant dans la même vase… A Maloja la petite épicerie ne débordait pas de marchandises, elle cherchait une carte postale, une image-papier digne de se souvenir d’une escale précieuse de son périple, mais elle était repartie avec une pomme, et une saucisse de Saint-Gall, collation frugale censée rassasier un équipage pourtant avide de satisfaire bien d’autres appétits; Maloja l’étreinte entre ses cols, drapée dans sa chemise de nuit blanche avait été quittée par le macadam, un toboggan sinueux dans sa périlleuse descente, la sécurité civile avait minutieusement retracé la route dégagée entre les hautes congères, l’infatigable quête sacrifiait parfois aux plaisirs enfantins, le bout du tunnel où l’attendait l’autre noir épais de l’absolu ne lui refuserait pas les ultimes éclats de rire, les émotions fortes, ni cette part d’enfance qui ne la quitterait plus, dût-elle ne jamais être débarrassée de cette navrante naïveté, dont on l’avait si souvent affublée, ce diamant brutalisé dans les innombrables avalanches d’une existence trop souvent meurtrie, mais dont elle préservait un minuscule éclat, une infime veilleuse, puisqu’il fallait encore entre monts et merveilles, entre mille et une nuit, surtout la dernière, s’Aladiner un peu.

Elle s’approchait aux frontières de l’ineffable, de l’indicible, de cet écrin si particulier dans lequel flottaient aux mystères des ondes complices, le puissant lac de Sils-Maria, et son double, sa remorque, celui de Silvaplana, ces deux étrangetés régnaient telles deux invincibles évidences, irréfutable destin de ces eaux jetées là, qui jamais n’auraient pu trouver ailleurs un autre épanouissement, une telle éloquence, une hallucinante hégémonie, ces deux lacs aux eaux toujours frémissantes semblaient respirer, vivre, bouger, parler ou susurrer sans pause une longue mélodie, une mélodie incurable, une plainte qui sait, une autre quête ? ces eaux dans leurs ondes spiralées ne dissimulant aucun miracle, et ne cessant jamais de révéler des confessions anciennes, émergeant ici et là des morceaux d’éternité qu’aucun ensevelissement n’avait pu aspirer jusque dans l’Atlantide de tous les oublis, la lumière inouïe tombée des incendies du ciel comme des sabres blanchis dans la forge pénétrant ce volume envoûtant, créait un spectacle silence et lumières, où la domination d’une seule obsession plânait sous les ailes déployées d’un aigle rédempteur, il y avait ici une atmosphère qui n’appartiendrait qu’à celles et ceux qui ne respireraient qu’un air qui leur fut le même; elle était venue éblouie de cette incandescence céleste, les narines offertes aux parfums de la plus flamboyante apocalypse, ici avait débuté la fin de l’immonde, le reste de la terre pouvait bien tourner comme une folle, le soleil, le zénith, s’agrippaient en ces cieux au regard de celui qui avait osé le Grand Midi perforant, elle avait promené le lac avec son pas, laissant son pied effleurer la petite écume des eaux frissonnantes, déambulant de toute sa désinvolture sur ces chemins qui avaient porté “Le Voyageur et son Ombre”, elle était ici prise dans l’étau de celui qui avait transcendé l’intention philosophique au service du surhumain, dans la sublimation de l’absolu, abandonnant aux sceptiques l’acte de décès de Dieu; il n’y avait plus qu’à subir ou s’enfuir, mais demeurer dans ces merveilles chahutées par tant de remuements obligeait aux silences de la méditation, au recueillement quasi mystique, elle était dans une autre galaxie dont le “décor” n’avait été créé que pour la seule existence d’un seul homme, on se promenait partout chez lui, les rencontres les plus séduisantes se faisaient au détour d’un chemin, Lou Andréa Salomé, Paul Rée, les intimes, plus tard, Boris Pasternak, Marcel Proust, Jean Cocteau, et tant d’autres venus dans cette Haute-Engadine ensorcelée par le merveilleux homme, ils venaient à sa rencontre le sachant dissimulé dans l’une ou l’autre foudre, ou au cœur d’un faisceau luminescent radiant du grand soleil, il appartenait tel un minéral à cette puissante géographie; la chambre de la petite maison était restée en l’état, le lit étroit, épais sous de nombreuses couvertures semblait abriter son corps, on le garderait encore longtemps dans cette nature paradisiaque, se penchant à la porte entrouverte elle avait osé un signe de la main, sait-on jamais, mais jamais on ne sait, à l’Edelweiss hôtel, juste à côté de la maison sacrée, où elle logeait ses épuisements, ses magnifiques échappées belles, on avait affiché une note de repas signée du promeneur de Sils, une encre bleue de Prusse, un papier froissé, elle avait aimé cet anachronisme, songeant encore que tout cela n’était pas si lointain, elle regardait fixement, comme tétanisée, les bougies dressées sur un buffet, leurs flammes ondulant à l’air ambiant, elle avait dans la main, ce petit carton sur lequel on pouvait lire: “Grand astre ! Que serait ton bonheur si tu n’avais ceux que tu éclaires ? Et Zarathoustra descendit vers les hommes, il leur annonça que Dieu était mort…” Friederich Nietzsche.

Elle reprendrait les airs par l’enfilade des courbes qui mènent dans la vallée de Bregaglia, les petites chèvres à l’air libre déambulaient entre les maisons-fermes, les terres enneigées, et le souvenir d’une architecture patricienne toujours bien présente; si, quittant Sils-Maria elle avait eu ce sentiment de tomber du plus haut, elle était néanmoins heureuse dans ces lacets dénoués qui flirtaient à la frontière de l’Italie-la-Merveilleuse, elle irait se perdre à Soglio, dans le village qui avait accueilli Rilke, ici, une fois encore il n’y avait pas de hasard, Rilke et Lou, deux décennies plus tôt, Lou et Nietzsche à Sils, le souvenir de Paul Rée qui restait gravé sur la pierre entre Sils et Saint-Moritz, à Célerina, où l’ami, l’amant, le bon docteur était venu mourir, une année seulement après la disparition de son ami Nietzsche, accidenté ou suicidé, Lou, doutait beaucoup de l’issue fatale de cette dernière promenade de Paul, l’autre amant tant aimé; ces paysages bouleversants avaient enseveli tant de secrets, d’énigmes, tant de promenades étoilées; tombée de haut, mais parachutant lentement son émotion amortie dans le matelas des souvenirs, à Soglio, elle cherchait dans les rues tordues la moindre trace d’une ombre fossilisée de Rilke, mais le beau poète avait cette réputation de disparaître jusqu’en lui- même, elle avait pu dans ce joli village laisser libre cours à toute son imagination fleurie quand elle songeait aux meilleures errances de celles et ceux qui accompagnaient la sienne, toujours l’éprouvante, mais émouvante confusion de tous ces sentiments qui se respirent à l’aveugle, se tâtent, s’écoutent, insinués sur la portée d’une lancinante mélodie, cette confusion sujette au romantisme le plus séduisant, noyée dans la frustration modérée de l’intangible, tout à portée de mains dans le “presque” des affleurements; Rilke, et son omniprésence vêtue d’une transparente invisibilité, le fantôme du château de Muzot battant l’oxygène de ses ailes légères occupait en tous lieux la grandeur des espaces, elle repartait dans les enchevêtrements qui sont la conséquence des périls de la passion, histoires d’amour aux épilogues ressassés, l’amour à mort toujours recommencé.

Elle délaissait les vertiges des lacets enlacés dont elle avait défait les noeuds de la discorde, elle irait se promener vers Château-d’Oex, saluer d’une aile les aventuriers Piccard et Jones, rêveurs apaisés dans la bulle de leur machine à voler sans moteur, sans kérosène, silencieux chevaliers du ciel intubés à l’hélium, ils ne manquaient pas d’air, ces deux-là boucleraient le tour du monde en vingt jours laissant les utopies de Jules Verne et les charmes de la lenteur dans les rêveries éthérées d’une chambre d’enfant; elle qui n’avait posé que ses mains autour de sa taille dans la seule contemplation de son tour du monde d’elle-même se poserait un moment à la rencontre d’émotions, qui, sans exploit n’en demeuraient pas moins fascinantes, elle ne se débarrasserait jamais de ce défilé de haute couture qui suturait les plaies et les ruptures, autant que ces petits bonheurs se tenant fébrilement à la queuleuleu mettant à l’ouvrage, dé au doigt, les travailleurs détachés jusqu’au terminus du cœur battant. De ce Pays-d’Enhaut elle regardait attendrie le lac du Vernex, conçu à l’aventure des créations artificielles, merveilleusement dessiné telle une feuille de charme, le plan d’eau servait aux loisirs des congés de fin de semaine, l’eau calme posée là dans le périmètre flottant et mou d’une feuille de cet arbre épanoui qu’elle aimait tant, celui sous lequel elle se laissait porter si souvent, comme un charme… à Rossinière, elle avait manqué de peu les obsèques de Balthus, le peintre sombre aux couleurs sourdes des jeunes filles alanguissant la toile, dont la mère se prénommait de ce que l’on fait de mieux quand on aime voyager au gré de ses flâneries, Baladine, Baladine Klossowska, qui n’avait pas ménagé sa monture, et se laissait chavirer par ses brûlantes passions, dont la plus incendiée demeurait encore dans la chaleur des braises où couvent des feux qui ne s’éteindront jamais, Baladine qui se baladait au bras de Rilke, à Paris, ailleurs, à Muzot, le paradis au château jusqu’à ce que mort s’ensuive; les deux amants dansaient encore dans la mémoire de Balthus, le fils attentionné, aimant, aimé, le peintre avait chéri leur émouvante passion, tant acquiescé cette incandescence, il était revenu vivre non loin de sa mémoire enchantée une très longue existence et mourir enfin dans ce grand chalet mystérieux aux cent-treize fenêtres ouvertes ou fermées sur son monde muet, vidé sous air, dans les secrets de ses tableaux, de leurs ombres, de ces jeunes filles sans fleur pliées sur les divans, renversées sur les fauteuils mous de l’équivoque, tout un univers sans sourire, figé dans les brumes de la mélancolie qui n’appartiendrait qu’à une théorie ne plaidant que les plaisirs de l’insatisfaction; Elle était tout à son goût dans la volupté des douceurs amères; celle qui avait tué le temps à la recherche des cabrioles de ses souvenirs avait été condamnée à mort par les foudres justicières de l ‘éternité, elle savait que les risques ne sont, que parce qu ‘ils se prennent, nulle autre transaction n’avait été possible, et, c’était toujours la même question qui, laissant si peu de place à une réponse évasive, obligeait à la vie ou à la mort, la renommée de Dieu se graduait à la bourse des certitudes, dans les enfoncements de la spiritualité et ce par toutes les issues, fussent-elles à sens unique, elle en savait beaucoup sur les enthousiasmes imbéciles qui chantaient dans les chorales où l’optimisme servait la cause de toutes les tromperies de l’art de vivre, elle avait préféré la douceur grise de la désolation, la beauté triste des perdants magnifiques, la saveur exquise de l’irrésolu, elle avait toujours aimé les minorités, et d’entre elles, Elle avait préféré le moins que rien, qui demeurait encore ce qu’un pourtant quelque chose supposerait de meilleur.

Rossinière avait aussi son petit nom chantant, une ” jolie vallonnée” et la petite gare si calme, le Grand Chalet s’imposait d’une étrange stature, la famille Balthus s’y promenait dans les dizaines de pièces et de chambres composant cette énorme structure bâtie d’épicéas; un peu à l’écart, par une rue modeste et tout-à-fait dans son siècle, Elle se laissait mener jusqu’à ce lopin de terre, où la “Chapelle Balthus” figée dans son silence gardait au mieux la tombe dépouillée du peintre, quelques bougies éclairaient la pierre, un reste de neige givrait cette inhumation toute récente, la mort était fraîche, et Balthus s’abandonnait ici aux méditations religieuses qui avait occupé la fin de son existence, le peintre de tous les mutismes avait nourri bien des ambiguïtés, et les pontes du ministère avait eu à le rappeler à l’ordre clérical quand ses tableaux narraient des moments d’innocence dans lesquels les fanatiques de la rigueur morale ne voulaient y voir que les dérives d’une sexualité prépubère, Balthus peignait les éthers de l’insouciance, les endormissements à l’heure de la sieste, Thérèse rêvant, Alice dans le miroir, Katia lisant…Les leçons de savoir-vivre donnée par cette engeance inquisitrice semblaient aujourd’hui refléter ce que sont les pratiques d’une société agenouillée dans les bâtiments sacrés qui dans la confusion de leurs petites cochonneries ecclésiastiques autorisaient sous la monacale omerta d’autres égarements laissant place à des plaisirs que Dieu ne condamnait pas, probablement s’était-il attardé dans le jugement avant-dernier, le plaisir est dans “l’attente”…Elle avait souffert de ce qu’elle survolait, sombrait dans les violences les plus radicales, rien ne semblait vouloir sauver ce monde de ses effondrements inéluctables; de la nonchalante douceur parfumant les peintures de Balthus, et cet hommage rendu à la contemplation tranquille de ces jeunes filles rêveuses abusivement violées dans leur cœur de pigeonne par les deux guerres immondes dont le peintre n’avait pu oublier les inqualifiables horreurs, il avait restitué un silence, une interrogation qui s’endormait parfois dans ce siècle initiant petit à petit un futur qui ne laisserait que…songeur; Balthus abandonnait “ses” filles à l’abri d’un sommeil, près de l’âtre, loin de tout ce qui exhalerait la haine; aujourd’hui, les porcs avaient été balancés, laissant leurs truies dans un veuvage parachuté au cœur d’une solitude grouinant des amours qui s’échinaient jadis à louer les ors et les acquis de la sainte fidélité matrimoniale, les gorets orphelins dans l’écume de leur lait livrés à la ficelle et à la barde de leur détresse, les verrats rescapés errant dans les boues de l’immonde à la recherche d’improbables hymens, Elle regardait cet univers teinté de la couleur rouge de l’opprobre qui l’envahissait, elle songeait aux adolescentes de Balthus, à leur nuque courbée, ne laissant plus qu’apparaître un profil endormi contre l’ignominie, la bêtise, l’effroyable cruauté du monde. Elle avait aimé les églises, s’étant sauvée de n’avoir jamais cru en quoi que ce soit, elle concédait volontiers ne pas aimer les cérémonies, les bals masqués peut-être un peu, elle était revenue se recueillir un moment face à la tombe jalonnée de bougies blanches, les deux mains se couvrant les oreilles, et dans sa nef à elle, elle écoutait ici à Rossinière, Rossini, et sa “Petite Messe Solennelle” qui hanterait longtemps encore le souvenir de cette seule petite flamme qui s’était mise à danser dans une ondoyante et voluptueuse sensualité, tous ces mouvements langoureux que la plate morale aime tant à réprouver, une seule flamme avait suffi n’éclairant qu’une seule nuit, elle avait connu les embouteillages quand elle avait voulu filer dans la voie lactée, l’obésité des illusions, les aveuglements, l’incurable cécité; elle revenait à l’unicité de sa seule promenade, la tension lumineuse issue d’un front cyclopéen éclairerait sa seule solitude qui ne fut destinée qu’au néant de son seul oubli.

Elle quittait Rossinière, Rossini aux tympans encore enchantés par la” Petite Messe Solennelle”, mais le plus étrange ce fut encore ces quelques mots échangés avec cet homme si maigre, fort élégamment costumé et dont le physique taillé à la serpe, saillantes arêtes aux mâchoires et sourcils broussailleux, montait un beau cheval à la robe rousse satinée, l’homme trahissait une ressemblance physique troublante avec Balthus à peine inhumé, était-ce son frère Pierre Klossowski l’autre peintre et écrivain au passé radieux s’apprêtant à rentrer dans le domaine du Grand Chalet , mais sept mois seulement les séparaient dans la mort, le grand âge du frère aîné ne lui aurait peut-être pas permis une monte aussi maîtrisée, Elle, et le dandy éperonné étaient seuls en ce monde plein d’énigmes, au cordial bonjour qu’ils s’accordaient l’une à l’autre, le fier cavalier demandait si la flâneuse était en vacances, interloquée par ce petit accent qu’ont les gens de l’est, son trouble n’avait pas fini de se dissiper, “désarçonnée” par ces soudaines confusions elle n’avait pas répondu d’emblée à la question posée, se plaisant à dire à cette curieuse rencontre, et caressant le museau du fringant quadrupède : “Comment s’appelle-t-il, votre bel ami ?”, le cavalier s’était penché, murmurant à son oreille où Rossini rossinait, et dans une avalanche de roulements de rrrrrr, tous plus arrondis les uns que les autres, l’élégant lui répondit: “Rossinante mademoiselle, c’est une jument de six ans”, c’en était trop pour les lobes déjà surgonflés de son cœur, elle s’effondrait sous les assauts, sous les galops des émotions, on avait quitté les nonchalances de l’amble; le chevalier rentrait dans le domaine, la Fondation Balthus; la veuve du peintre, la petite japonaise, avait esquissé un geste de la main, elle était apparue au rez-de-chaussée, à l’une des cent-treize fenêtres légèrement embuée d’une grande pièce très éclairée qui semblait révéler une cuisine fort animée, l’égarée, demeurerait encore longtemps sous le choc de ce matelas de mystères accumulés en quelques minutes seulement; à Rossinière, elle avait écouté Rossini, caressé Rossinante, balbutié quelques mots avec un fantôme, ou alors était-ce Don Quichotte qui avait changé de tailleur et nourri son cheval, échangé aussi ce signe de la main avec la petite japonaise fraîchement veuve du silencieux des lieux; incontestablement, il s’était passé quelque chose ici, qui ne devait son origine qu’à une soudaine confluence de révélations enfouies jusque là dans les secrets de la clandestinité, elle avait eu froid dans le dos, s’imaginant parfois que le mystérieux se jouait de ses chères incrédulités, et que la base et les fondements du grand scepticisme la guidant depuis toujours libre hors toutes les certitudes, qui on le sait n’ouvrent que le lit des dictatures, mais aujourd’hui elle avait craint que ses doutes ne fussent parfois trompés par quelques péremptoires convictions qui hantaient désormais la matrice de son petit monde de la pensée concrète, elle avait été surprise par quelques soudaines inclinations à ne jamais douter de quelques-unes de ses suffisantes certitudes, elle n’échapperait pas toujours à la tyrannie du dogme, elle savait que les confrontations les plus vertigineuses resteraient à escalader en elle-même, tous ses bas jusqu’en haut érigeraient encore les faces les plus abruptes à conquérir, et l’on dévissait vite par manque d’humilité, si elle jouissait naturellement d’un droit de rétractation quand à l’offre qu’elle faisait de ses ambitieuses envolées, celui-ci ne s’accompagnerait d’aucun délai, si l’erreur avait été humaine on en connaissait ce que tous les pardons et les vaines excuses avaient coûté ce que sont à ce jour les origines de l’effroyable effondrement de cette décadente humânerie, elle ne pouvait consentir à ce que l’on acceptât que ses erreurs soient… “humaines”, celle, qui avait conclu un pacte avec l’irrésolu n’était plus humaine, et nourrissait dès lors pour sa part d’inexistence quelques appétences qui ne souffriraient, de fait, d’aucune erreur.

Les émotions les plus inattendues seraient à l’origine de l’un ou l’autre trou d’air qui aurait pu lui être fatal, elle avait quitté Rossinière, secouée en tous sens, perturbée, soumise à quelques aléas qui ravivent des questionnements qui ne plaident pas toujours en faveur d’une sérénité spirituelle dont elle avait tant besoin quant à l’accomplissement de sa tâche qui exigeait que soient entretenus au mieux les impérieux équilibres destinés à ce que soit restaurée cette moitié de bonheur de sa part d’inexistence, elle avait dû souffrir des terribles secousses d’une forte dépressurisation, son capital air qu’elle comprimait avec le plus grand soin avait subi une avarie, tant elle s’était époumonée dans le coffre fort de son cœur où ses émois en émeute avaient provoqué une sourde implosion, elle avait pris dans les airs des directions imprévisibles,à la manière de ces ballons d’enfants subitement vidés de leur oxygène poussivement insufflé, et qui s’en vont si vite, ni queue ni tête, jusqu’à leur disparition, leur chute, quelque part ailleurs, mous et flasques, morts asphyxiés, il y avait eu les avaries de l’âme, ici l’essoufflement des avaries de l’asthme… Looping, et rase-mottes, boucles gracieuses, acrobaties aériennes, tonneaux, vrilles, et chandelles, celle qui avait rêvé le plus souvent aux délices de la lenteur, aux charmes de la paresse, goûtait brutalement aux vertiges des migrations accidentelles, elle se donnait en spectacle dans ce ciel qu’elle griffait de tous ces soudains azimuts, rien ne lui paraîtrait plus terrible qu’une mise sur orbite qui n’eût pas reçu l’aval de ses nébuleuses approximations à elle, de l’improvisation des autres elle n’en voudrait jamais, elle n’appartenait qu’à une existence qui ne fut estompée que par elle seule, les grands silences de la géométrie l’avait déposée sur la diagonale du flou; l’accalmie venait toujours après les bourrasques, et sans trop de mal elle se déposait dans Martigny l’austère, la romaine, la tirée à quatre épingles, une promenade par les avenues droites, une visite à la Fondation Gianadda, où elle irait se reposer un peu, il y a dans ce bâtiment, ces jardins, tout ce que la création artistique avait pu exposer de meilleur, les noms prestigieux s’enfilant comme des perles sur le collier du merveilleux, les helvètes font si bien les (belles) choses pensait-elle, s’il n’y a jamais tout partout, il y avait ici tant et beaucoup; la désemparée souffrait d’une étrange relation d’avecque les musées, elle songeait à ce vocable de Jean Rostand (l’ami de la Vie, des amphibiens, le solitaire de Ville d’Avray, celui de la parthénogenèse, du monoparental avant la lettre, isolant à sa façon tout ce qui peut naître quand même, malgré une part inexistante…), qui évoquait ces lieux, les qualifiant: “Musées, cimetières des arts”, depuis toujours, quand elle parcourait ces temples de la création rassemblée, elle n’avait pu s’extasier devant une œuvre sans imaginer son fantôme de créateur qui semblait écrasé entre le mur et le tableau, elle avait pensé que l’art demeurerait une matière vivante, mais dans ce sens où cette matière se mouvrait toujours, un tableau, une sculpture, ce qui se fige dans le silence a la beauté du gisant bien sûr, mais les œuvres qui bougeraient encore, encore un peu, se déliant dans la pâte, s’enlaçant dans les perspectives cavalières, s’illuminant au nombre d’or dans la détente des châssis entoilés ondulant sous les coups de pinceau, les estompes du fusain, l’huile d’œillette qui ne sèche jamais; “Rien qu’un léger mouvement qui me frôle” écrivait Aragon, “Quand il n’aurait fallu que la mort vienne”; elle aurait souhaité un peu de cette mouvante fantasmagorie, qui sans donner un sens à la vie, aurait satisfait les optimistes qui dans la grandiloquence d’un autre désespoir aiment à déclamer que “l’Art ne meurt jamais”.

Martigny-la-romaine se laissait quitter sous un crachin chagrin, mais elle n’en demeurait pas moins la méridionale de l’étape, l’aventurière de l’existentiel dont elle réclamait sa part inexistante glissait en douce par les écharpes vicinales dénouées de La Levantine jusque dans les contreforts des secrets de la botte, la Suisse en Italie se Tessinant l’une en l’autre comme tenon et mortaise, le Grand Saint-Gothard avait été traversé dans son ventre devenu creux par un boyau qui avait fort bien résumé ce que la vie peut avoir de raisonnable, il y avait celles et ceux qui vont, et les autres, parfois les mêmes, qui en reviennent, y avait-il de quoi soutenir une thèse sur la nécessité des aller-et-retour, ou ne considérer qu’un tunnel si long soit-il ne fut qu’une issue dont elle ne verrait peut-être que le bout, elle s’abstenait de se fourvoyer dans une cornélienne interrogative, le monde d’en-bas lui donnait des nouvelles qui encourageaient sa céleste monture à fuir les horreurs du grotesque, celle qui redoutait les divertissements associatifs, mais qui avait jadis avoué qu’elle ne refuserait pas, à l’occasion, un bal masqué, était comblée de savoir que la terre entière se masquait depuis peu, partout, dans les avions, les trains, chez soi, entre elles et eux, les hôpitaux, les épiceries, les gares, les salles des pas perdus…elle avait souvent craint le pire songeant à la planète, les peuples mouraient à l’air libre dans la contamination de leurs amours masquées, ceinturées, chastes, platoniques, candides passions s’aimant et se mourant de loin; ailleurs, quand on ne mourait pas, on célébrait l’année des petits rats (de l’opéra), les révolutionnaires dansaient en tutu, dressées sur les bois de leurs chaussons, les étoiles faméliques, Ô lac des cygnes noirs, les jeunes filles trempées sous la pluie, les ballerines et la retraite, les édentés dans les corbeilles de la rue chantaient la Marseillaise, ce monde filait un (mauvais) coton qui rappelait celui des esclaves; les tunnels ou le ciel, les… outre-tombe, les profondeurs insondables, c’était autant les précieuses enclaves où elle enfouirait tout le sombre de celle qui n’avait cessé d’espérer que la lumière soit éclose pour chacun et pour tous, elle flottait encore, malgré ce monde qui battait de l’aile, il fallait sauter à la marelle entre les fléaux de cet univers à la dérive, il lui avait semblé, qu’insidieusement, à la manière de la prolifération des métastases en milieu conquis, la violence, la cruauté, les génocides, et les massacres en boucle occupaient désormais une actualité qui laissait si peu d’espace aux rares conquistadors dévoués à une quête qui honorerait enfin tout ce que la vie avait néanmoins planté ici et là, à la gracieuse disposition de quelques illuminations elles-mêmes à la solde généreuse de toutes les meilleures volontés, mais force était de reconnaître que l’épaisse bêtise s’habillait volontiers des pires infamies devenues les standards d’un quotidien qui ne puisait son excellence que dans la mare salace où croupissaient les embryons de la médiocrité, l’adversité semblait un mur infranchissable, les peuples associés dans un sombre compromis d’auto-extermination, dérivant dans les débits sanguinolents de tant de massacres qui ne faisaient varier aucune température, les gens riaient, s’amusaient, enfonçaient le pieu de leur stupidité dans leurs blagues sordides d’où exultait l’expression de la plus effrayante vulgarité, elle avait si souvent su que ce monde ne resplendirait plus, sinon dans sa patiente pratique d’archéologue amateur, à la recherche minutieuse de la moindre nostalgie qui la transcenderait, du moindre demain qu’elle tamiserait à la recherche de la plus petite paillette, celle qui jadis baignait dans l’or du Rhin, ne se satisferait plus que de l’éclat d’une pépite; elle avait eu des voyages tristes, quand la colère issue d’un immense désœuvrement n’était plus que la misère de son argument dernier; elle s’étouffait dans les tissus des marches blanches, et n’avait plus songé qu’à se pendre avec le gaz dans cette chambre où quelques familiers encadrés brunissaient en sépia, et qui jamais ne revinrent des séjours organisés par les comités d’entreprises de la jalousie, de la haine, c’est qu’on anniversait avec fastes et mémorielles déambulances la “fin” des monstruosités ordinaires, l’évadée des cortèges de la grande repentance, n’avait que trop souffert, quand au hasard des mauvaises rencontres, croyant faire tinter quelques verres heureux de l’amitié elle avait été sidérée de découvrir, lors de petites discussions à bâtons rompus, que la petite bébête pullulait encore dans l’immonde, elle avait eu autour de sa table des audacieux sans remords, d’autres, dont le mutisme plombé, comme le furent les wagons, séchant dans des silences qui en disent long sur la souffrance intime quand les émotions sont en proie à une soudaine disette; la république n’avait pas encore vomi tout son mauvais sang, elle avait rêvé parfois à quelques salvatrices septicémies, mais les hôpitaux, les cimetières seraient débordés… elle avait songé à Primo Lévi, qui lui aussi, avait pu jouir gracieusement  de quelques séjours dans la très catholique Pologne, elle était si jolie la Silésie, revenu in-extremis, mais il périrait quand même de ce passé radieux qui n’était que sa seule misérable mémoire, évoquant à son tour la problématique des rêveries: “Malheur à celui qui rêve, le réveil est la pire des souffrances”.

Elle s’était assoupie, lassée, maussade et sombre, saturnienne, en ce somptueux et bellissime Tessin, elle avait eu une veille difficile, rancunes et rancœurs dans l’ascenseur des remontées acides quand les sanglots s’allient sournois aux inconsolables stupeurs, elle s’effrayait encore de ses si brefs assoupissements qui ne sont que ces haltes lasses sans sommeil, ces coups de bambou assénés sur le chantier de ses désolations qui laissent le corps soumis aux harassements sans nom, assommant enfin ce qui reste d’éveil, sans songe ni rêve, à la guise des vertigineuses somnambulances, mais elle repartait, vigilante et confiante en son chemin, se préservant souvent des pièges où sont les loups à la ronde de leurs proies, se caressant à l’estime du soi, toute à la soie de ses douceurs à elle; ce matin, émergeant à peine d’un évanouissement ensommeillé, elle s’amusait, que l’on s’indignât aussi prestement, et à sa façon, des malheurs de ce monde bouffi de toutes ses hilarantes et désopilantes crétineries, celle qui avait autrefois craint les randonnées sous les bourrasques de porcs indistinctement balancés à l’aventure de tous les hasards des courants dominants, et s’inquiétant alors des gorets orphelins errant désabusés à la recherche d’un accueillant porchelinat, se satifaisait aujourd’hui que l’on interdirait la castration à vif des petits porcelets, de la tendresse enfin au service de la non-prolifération des balancements anarchiques, c’était jour de fêtes aujourd’hui, celle qui souffrait de ce que la chose humaine ne faisait que pondre le pire depuis la nuit des temps apprenait simultanément l’abolissement du broyage des poussins vivants, l’humanité s’en trouvait toute chose, se voyant restaurer parfois, les pieds embourbés dans les déjections et les fientes de sa très basse-cour, un petit pan de sa dignité qu’elle n’avait de cesse de suicider à coup de pan-pan d’inhumanité. Le Tessin resplendissait enfin débarrassé de quelques journées fielleuses, la satisfaite du jour s’était dressée royale au sommet, et regardait alanguie les hautes vallées, les petits vals, où elle cantonnerait quelques sublimités locales, le bonheur était dans l’exprès de son voyage, dans les vallons et les prés, les montagnes, les lacs et les eaux, les océans, les rivières, les espaces bleus ou verts, les noirs entiers de la stratosphère, les transparences de l’inouï, la blancheur pâle des renoncements aussi, toutes les teintes et les couleurs, amantes assouvissant toutes les nuances entre elles, dissoutes dans les médiums, les huiles douces, essentielles à l’harmonie des petits bonheurs engrénés dans le jouir des jours; n’exister que parfois, l’obligeait incidemment à fréquenter l’entre parenthèse de son autre peut- être, les plaisirs s’immisçant inopinés, imprévisibles, aussi brefs que fulgurants où s’amoncellent les périls en la tumeur, les désaccords imparfaits ne cesseraient jamais d’alimenter la lueur où paraît la braise, le clair-obscur, les controverses palpitantes, les affres merveilleuses du doute, toujours souverainement posé à la cime sous laquelle s’entassent les schistes fragiles de la grande certitude; le splendide Tessin offrait toutes les déclivités, les remontées et les pentes, les dénivellations propices aux mouvements ascensionnels et leurs descentes et chutes effrénées, cyclothymique à ses heures les plus aériennes, elle avait goûté dans ces courants accidentés, aux extases, au nirvana des équivoques, grisée par ses allures sportives, elle se reposerait à Bellinzona, elle avait hâte de revivre ces moments de douce tiédeur ensoleillée, elle avait jadis erré au cœur de la cité qui s’éteignait dans les bras d’une sieste, elle n’oublierait jamais cette dame au sourire envoûtant qui vendait ses quelques fleurs coupées, l’errante heureuse n’avait jamais nié tous les bonheurs que lui procuraient les plaisirs de l’affable, elle avait ici, à Bellinzona été la plus ravie de la qualité du couvert.

Bellinzona demeurerait longtemps encore à l’image d’un sourire éternellement plissé dans ce visage paisible reposant son menton sur cette palme fleurie jaillissant d’une poitrine, une ombelle, un jardin, tout resterait en l’état, dans la cire encore chaude des inoubliables souvenirs, elle s’en allait saturée d’un bonheur inestimable, qu’un parfum rôdant à la césure de ses lèvres avait laissé s’échapper dans l’égarement d’un baiser de l’adieu, une prise d’air furtive entre deux spectres devenus les deux souveraines d’un instant que seule la passion privilégie résumant dans cette intimité logée à l’enseigne d’un coup de foudre, tout ce que la sagesse de l’immobile oppose à l’insouciance des itinérances débridées, l’adieu pour honorer la mémoire de la belle fleuriste restée à quai, (et à d’autres l’au revoir et à bientôt, pour faire plus poliment long quand on a pensé, salut! et surtout ne vous croyez pas obligés de revenir); elle flottait désormais vers les rives enchantées du lac Majeur, où tout n’est que luxe et volupté, le calme étant dans cette somptueuse région des lacs, une affaire de grande intériorité, un isolement du soi-même dans une méditation sourde, aveugle et muette, celle qui privilégiait le plus souvent le repli confidentiel, l’oiseau dans son aire a l’affût du merveilleux des choses, ou à l’abri du pire, ne trouverait ici que les cortèges incessants des visiteurs venus se baigner dans les eaux bleues, se parfumer aux jardins luxuriants, camélias aux dames, rhododendrons, œillets aux messieurs, magnolias roses et blancs, embarcadères pliant sous le poids des émerveillés agglutinés sur les ponts des pimpants hydroglisseurs, ici, la beauté était, légitimement encombrée; agoraphobe, mais toujours heureuse que la liesse et les enthousiasmes fassent le bonheur des rassemblements, la constellation illuminant la communauté, chahuts, tintamarres, clameurs, tous ces brouhahas de la vie réunie montaient crescendo à l’approche de la frontière italienne, les peuples chantaient avec leur voix, elle se souvenait de Copenhague, et de son assourdissant monde du silence, les peuples avaient à cœur de le faire battre à leur goût, tout était normal, à chacun son bocal et son couvercle, elle s’amusait beaucoup de tant de variations sur un même thème, et sans la moindre perplexité concédait que ce monde se tricotait au fil de ses innombrables spécificités, que l’on pouvait aussi se préférer d’ici ou là, sans que rien jamais ne soit nié ailleurs, son isolement naturel, ses divagations dans son intemporalité, ses désorientations géographiques menaient ses errements à la fortune de tous les hasards sans que ne fut préconçue l’une ou l’autre distinction, mais elle resterait le plus souvent la nébuleuse clandestine de sa propre équipée, elle qui n’appartenait qu’à une part de sa solitude rescapée, clamerait ce que le trouble de l’inexistence doit encore à la vie, elle chevauchait les dilemmes renversant les obstacles, piétinant les alternatives, estimant que l’offre des choix restant à disposition s’étouffait dans l’arrogance d’une fate générosité, elle avait emporté le vide qui demeurait entre deux chaises, laissant le monde s’asseoir sur les certitudes qui ne souffriraient d’aucun courant d’air; les rives étaient belles, Locarno semblait avoir dépassé son seuil de fréquentation, la surpopulation faisait danser les rues, elle quittait le lac à la recherche de ce lieu mythique dont lui avait tant parlé un couple d’amis, lui, une sommité de l’histoire du cinéma, qui évoquait les étés merveilleux quand ils s’abandonnaient, en plein air, sur la Piazza Grande, à regarder dans la douceur du mois d’août les films à l’affiche de l’un des plus vieux festivals du genre, là aussi, elle ne pouvait souscrire à ces joies associatives, ce… toujours trop de monde qui entraverait les tourbillons infiniment spiralés de son indomptable fuite, mais elle résistait, ici, à Locarno malgré quelques frayeurs quand elle avait été dans la suffocation des affluences, les chairs chaudes et moites suintant la glu des sueurs grasses; elle avait salué la Piazza Grande, quittait la ville de tous les enthousiasmes, elle n’oublierait pas d’envoyer un baiser à l’aventure de l’histoire, elle se souvenait que le beau Paul Klee était mort ici, par inadvertance, lui le Berninois, la proie la plus chassée du régime national-socialiste, le maître à penser de “l’art dégénéré”, celui dont on voulait la peau, après que l’on eût brûlé une partie de son œuvre, il était mort à Locarno, le peintre “dégénéré” disparaissait des suites d’une maladie dégénérative…de la peau, en juin…1940 ! Paul Klee avait surfé sur l’immonde de toute son élégance raffinée, laissant le ridicule encravater l’Histoire; elle avait balancé ce baiser enveloppé de toutes les complicités, elle quittait Locarno comblée, caressant au plus près ce grain de beauté qui tatouait si joliment sa peau.

La frontière avait été sautée, le lac Majeur, sans barbelés, continuerait dans l’étirement de ses langueurs bleues argentées, tous ces petits miroirs se dandinant l’un à l’autre dans le remuement des flots; elle, la native du Nord, dont l’enfance n’avait été bercée que par les longues promenades au bord des canaux mélancoliques serrés entre les peupliers dressés aux vents, la fille des crachins et des brumes grasses, des gris de toutes les nuances, de peine, de Payne, les gris souris, de tourterelle, de plomb, de perle, d’orage, les gris de larme, tous les gris des eaux lourdes des vieux canaux usés, elle était ici dans d’autres couleurs, d’autres couloirs allumant d’autres vies, mais rien ne lui ferait perdre la mémoire de ces longues errances encombrées des papillons noirs voletant dans les nuages bas venus s’accrocher à sa chevelure, elle avait été séduite par la beauté du trouble, sans accablement, ni navrance, la tristesse avait eu ses chemins de halage qui porteraient les amours échouées sur son canal lacrymal, elle emportait beaucoup avec elle, et sa dérive nouvelle la délestait parfois de ce qui sûrement ne fut qu’à remiser dans les abîmes de l’oubli, elle voyageait légère, mais jamais démunie de ce qui honore les ors de la dignité, mais ces choses là ne pèsent pas, le poids de ces ors là se liquéfiant dans le panache des plumes, elle pouvait s’élever, atterrir, flotter sans souci, sa part d’inexistence ne la privait pas, d’autre part, de quelques ravissements d’une grâce immanente qui ne la quittait jamais quand venait frapper à la porte de son cœur le poing des lourdes inquisitions, si les vapeurs de la mélancolie la profilait si jolie, elle avait eu ses moments de drôlerie, l’Italie ne manquait pas d’exubérance, de fougue et de faconde, de pétulance et de bagout, au moindre rassemblement la vie se concrétisait par tous ces débordements, les contrastes pincés entre ces lieux austères, et la vie courante, tout autant que peut l’être l’eau jaillissant d’une source, d’une fuite, l’animait à son tour de sentiments étranges, la frontière traversée, n’avait-elle pas chanté les poumons à l’air libre cette chanson de Johnny Hess, ce chanteur suisse natif d’Engelberg, dans l’Obwald, hélas trop souvent oublié, décédé quasi anonymement il y a des lustres, et qui composait à sa façon un art de vivre, du sourire et de l’insouciance propre aux Zazous de l’époque, à l’heure où le Royaume-Uni fermait ses frontières, la charmante y allait de la gaudriole: “J’ai sauté la barrière, Hop!là, je suis tombé derrière, Hop!là, puis j’ai dit à ma Belle, me v’là, je n’ai pas eu besoin d’échelle pour ça”, il y avait dans l’incantation de ce chant majeur l’expression libre d’une femme qui n’avait eu qu’à se réjouir de toute son émancipation, elle avait été courtisée sans échelle, d’autres se plaignaient que l’amour se fut grimpé en rappel, elle avait échappé à la fois aux passions qui s’aventurent dans les risques du bricolage en altitude, ainsi qu’à celles qui vantent les vertus des sports de l’extrême ; dépossédée de son chant lyrique, puisqu’il fallait que cela fût dit en chanson, elle longeait les allées magnifiques à l’approche de Verbania, les hautes villas, les maisons de maître, les hôtels particuliers, les jardins somptueux exhalant les parfums, les arômes, toutes ces fragrances ouatant ce romantisme merveilleusement désuet, et qui semblait encore survivre à ce siècle de malheur, elle songeait à cette vie de jadis, aux intrigues embrouillées, sinueuses, de ces histoires d’amour que la noblesse locale entretenait derrière une architecture infranchissable au commun des mortels, la vie, partout, n’avait jamais cessé de situer chacun à la place devenue la sienne au gré de la loterie et ses tirages, la vie était ainsi “fête” pour les uns, défaite pour les autres, et Dieu réclamait sa dîme à tout le monde afin que s’ouvrent grandes et accueillantes les écluses du ciel, la vie selon Dieu avait été un exemple d’équité, et les plus nantis, les plus gâtés priaient, remercieraient le ciel infiniment, comme les plus démunis, les vilains et les ladres, les pauvres, qui ne sachant plus à quel saint se vouer, se dévouaient à Dieu seul, le désespoir est enflé d’insoupçonnables ressources, et Dieu pourrait compter longtemps encore, tout ce qui se récolte dans l’asservissement des masses, Dieu tout auréolé de son saint-opportunisme, résolvait à lui seul beaucoup d’équations en ce monde, qu’elles soient celles qui, du hasard ou la nécessité ? de la théorie de la relativité restreinte, et la problématique de l’espace et du temps, Dieu n’avait jamais été sommé de rendre sa copie, ni aucun compte, devant autant de laisser-aller, la promeneuse du lac s’était remise à chanter: “… Les mains non jointes sous les liens, et si le doute parfois est plus solide que la foi, et si le doute avait raison”.

A Verbania, le lac Majeur se lisait Verbano, les italiens rendaient ainsi hommage à leur verveine sacrée, cette plante aromatique et son enivrant parfum rehaussé parfois d’une saveur citronnée, la jolie plante et son vert si tendre avait bordé les rives du lac, les vertus apaisantes, autant que son mystère d’inciter aux choses de l’amour, dès lors, ici on la nommait depuis jadis l’herbe à Vénus, tout était dit dans ce pays où l’on avait parfois besoin d’un brin de sérénité, et, où l’amour et ses sempiternelles sérénades mandolinaient depuis des siècles sous les fenêtres, les balcons, les corbeilles, les passionnels déchirements, les envolées verbales comme des oracles, et de la prière la plus modeste comme une oraison la plus incantatoire, des opéras opérés à cœur ouvert, dans ce pays de toutes les surenchères, de tous les embrasements, de toutes les caricatures, un peuple mû par une exceptionnelle vivacité, dans son lyrisme impétueux criant à cœur et à cri les ouragans de l’adulation sans borne, les foudres de la violence sans retenue, tout un peuple guidé par une sorte de mécanique des accélérations simultanées, peuple flamboyant dans sa comédie fantastique des arts de la vie, et dans l’effondrement, l’inarrêtable éboulis de sa funeste avalanche, un peuple de vingt cœurs, magnifiant un Polichinelle, et dominant de haut, de loin, tout ce que l’histoire des arts aura fait de plus époustouflant, la confidentielle avait aimé ce peuple qui dans son sang drainait des plaquettes tectoniques destinées à toutes les audacieuses dérives, un peuple prédisposé à une forte sismicité, haranguant dans la braise des cratères la lave aux lèvres tout ce que l’erruption des volcans doit à l’obstination d’un peuple qui n’aura jamais cessé de s’enflammer, Dieu, une illusion, avait été, bien sûr, de tous les fantasmes, mais l’Italie prenait volontiers dans sa botte toutes les merveilles du fantastique, et, un amour de la vie qui l’obligeait à une indubitable éternité, ici, la prosternation créait de béantes cavités sous les agenouillés, rien ne se faisait pareil qu’ailleurs, elle avait regardé ce peuple entier, qui avait une fois encore bousculé quelques misérables poncifs inculqués par quelques mauvais êtres dont l’effrayante jalousie n’avait eu d’égale que la bave d’un racisme macaronien dont une proche république avait été friande, la cuisson al dente craque mieux sous les dents pourries de la mauvaise haleine; mais, sans difficulté aucune la spécialiste de la découpe en part, avait su faire celle des choses, qui lui tiennent tant à cœur, ici, dans le domaine du noumène, et dans l’axiomique évidence d’un sinistre état des lieux, elle ne cédait à aucun moment à son empire du doute pourtant si chèrement aimé, les salauds avaient un nom, une image, un son, une odeur, et il s’en fut parfois dommage que celles et ceux-là procréassent encore, elle avait des colères fleuries et s’italianisait volontiers dans un souci de saine solidarité, les peuples avaient leurs prérogatives assimilées à leurs rites et cultures, les ordures n’avaient que celles du calendrier de ramassage des poubelles, ce monde avait parfois des régulations heureuses, à la portée d’une odeur de sainteté que ne refuseraient aucunes narines; elle avait souri, regardant un pédalo s’en aller vers l’autre rive, que l’on pût se déverveiner de la sorte, à ce point tel que ce ne soit plus que l’univers des ordures ménagères qui embaumeraient sa promenade, mais elle était particulièrement éprouvée ces temps derniers, souvent rejointe par la douleur d’une actualité qui l’éclaboussait de sa sombre bêtise attisée par une haine nourrie dans leurs vases communiquantes, l’indignée des atmosphères avait encore à voyager un peu, et son appel du merveilleux avait souvent trouvé les beaux échos, mais hélas, demeureraient encore et toujours ce qui fut aussi à l’origine de son évasion à l’aventure des cavales, des planques solitaires, la concentration des viandes hostiles n’avait pas cessé leur mouvance, leurs migrations criminelles, leurs inquiétantes proliférations, ainsi, un touriste lui demandait au nom de quelle liberté elle se permettait de se déplacer sans un masque chirurgical alors que la grande contamination gagnait du terrain, elle avait répondu qu’elle aimait les minorités, et qu’elle s’associait volontiers au peuple chinois que l’on condamnait de toutes les infamies quand celui-ci mourait inexorablement; quelle minorité! dites-moi ? mais celle des gens malades, des gens qui meurent, monsieur, c’est vers eux que je vais d’emblée, pas chez ces nombreux vivants repus dont vous êtes, ce sont des yeux bridés pleins de larmes que vous voulez crever, mouchez-vous dans votre coude, et mourez à l’occasion, c’est le jour où l’on vide, profitez-en ! ce séjour à Verbania-la-belle commençait près de ce lac à prendre l’eau qui pleure, elle avait craint l’essaim d’imbéciles, et tous les dards de la cruauté ordinaire, elle effacerait tout ce qui fait que la nausée abonde à l’assaut de ses sens, avant l’excursion à Stresa, elle revenait aux fondamentaux de la verveine et ses merveilles odoriférantes, elle avait repoussé ceux qui avancent masqués, Elle, bouche ouverte, lèvres douces, avait récité ce poème d’Aragon: “…Un tendre jardin où soudain la verveine pousse, et mon cœur défunt renaît au parfum qui fait l’ombre douce…”

Quittant Verbania, elle avait dû s’épousseter un peu, envoyer aux alentours des postillons, des résidus amers qui avaient tenté d’élire domicile sur sa parure d’étoiles, ce qui aurait pu nuire à son élégance naturelle, faire vaciller les équilibres de son inviolable probité, elle n’avait gardé, qu’éparse et constellant ses cheveux et sa cape, cette poudre légère, blanche, violacée, des fleurs de verveine dont elle s’était couverte de bouquets, se camouflant ainsi au cœur de sa chlorophylle candeur, elle arriverait à Stresa, comme une gerbe, une palme, dans la confusion des jardins exotiques, les entrelacs des arbustes aux buissons, fleurs et hautes tiges, azalées dans les vertes allées, les orchidées, toutes les roses grimpant au ciel, dahlias et magnolias, cette riviera des lacs avait été conçue pour que l’humain fasse connaissance avec la rampe de lancement qui mènerait au paradis, Stresa avait été taillée à point, afin que les hordes de touristes puissent s’asphyxier d’enchantements quand ils accosteraient aux somptueuses îles Borromées, les incessants va-et-vient, navettes à n’en plus finir, bousculades et tangages, le romantisme local avait parfois souffert de certaines débandades, ici, toutes les nationalités migraient ensemble, une migration à l’assaut du merveilleux, Isola Bella, ce jardin sur les eaux, dessiné par un armateur quant à son aspect qui ferait songer à un vaisseau, un galion, sur le pont son palais baroque probablement conçu par un fou et son époustouflante folie des grandeurs et de toutes les démesures, régnant sur le belvédère, les tireurs à l’archet, les chevaux, les anges, les enfants, les dieux et les déesses taillés dans l’albâtre, le marbre, la pierre grise et bleue, ce monde figé dans son expression la plus criante d’une vérité revenue des temps anciens, les jardins somptueux, les fontaines, les bassins, les nénuphars veillant au calme des eaux, où parait une fleur éclose, blanche ou rose, des citrons, des oranges, les palmiers coiffant les paons à la roue, le millepertuis, et le myosotis, les hortensias joufflus et la bignone clochette, les oies et les canards, les couleurs inouïes des oiseaux s’accrochant aux haricots de la glycine; Isola Bella, isola Madre, Isola dei Pescatori , les îles Borromées imposaient une méditation soutenue, la ravissante avait pensé, devant une telle majestueuse création, que Dieu, avant de mourir avait songé dans sa très respectable miséricorde à satisfaire les sceptiques, trop souvent prisonniers de leurs sourde mécréance, leurs basses incrédulités, impies impurs, athées atones, brebis bêlant bredouilles des spasmes d’inéternité, il avait ainsi en bon V.R.P des choses humaines destinées à la plus haute spiritualité, conçu ses jardins d’Eden sur Terre, une déambulance sans risque majeur, ni mort prématurée, un voyage paradisiaque aux vertus apéritives à l’usage des contrevenants à la grande vie céleste et son indestructible perpétuité spirituelle, la mort s’annonçait belle, un jardin des délices, la mort était une île, Isola Bella, peut-être… Dieu était chez lui partout, et partout ici dans ces endroits à la phénoménale splendeur, çà et là on priait à l’improviste, il est vrai que la nature en ces lieux semblait issue d’une genèse surnaturelle, vers l’embarcadère de l’Isola dei Pescatori, les pêcheurs agenouillés dans leurs lucies, les petites barques à fond plat, priaient aussi quant à l’espoir d’une pêche miraculeuse; elle avait regardé le ciel, longuement, langoureusement, amoureusement, elle avait été… langoureusement atteinte d’une nostalgie dont elle connaissait toutes les subtilités par lesquelles l’émue se laissait volontiers séduire, Dieu, en l’occurrence, n’était plus son ennemi privilégié, il était dans la crême fouettée de sa voie lactée, elle était ailleurs, si loin, inatteignable, probablement à l’orée d’une part qui n’existait que trop, le lait du ciel pouvait bien déborder outre sa voie; revenue à quai, à Stresa, elle faisait une rencontre étrange, près des garde-corps, des colonnes en pierre, une femme à la chevelure palmier, désignait au bout d’un bras mou d’un doigt dont on dit qu’il est le plus habilité à indiquer ce que l’on veut regarder avec précision, les îles somptueuses, elle ânonnait avec une étrange lenteur et quelques graves selon les syllabes, “Bo-ro-mées”, répétant dans ce même tempo, et à plusieurs reprises ce qu’elle regardait pourtant sans extase, mais avec étonnement, stupeur, laissant plâner que si ravissement il y avait, il paraissait lointain, inaccessible, ou peut-être que les portes de ce paradis lui seraient à jamais interdites, tous les doutes subsistaient, cette dame qui laissait poindre du fond de son regard d’une transparente longueur, comme un génie autistique, des questionnements soudains qui semblaient de la plus urgente importance, elle répétait encore un peu “Bo-ro-mée”, elle s’en allait coiffée palmier dans la palmeraie qui faisait le chemin le long du quai, celle qui avait été interloquée par ce personnage venu d’une autre planète regardait à son tour,une dernière fois, ces îles qui avaient été traversées par quelques belles plumes de la littérature, et bien sûr tout ce que le romantisme peut avoir de nostalgique dans ses secrets enfouis, elle savait aussi que ces lieux destinés à la méditation la plus raffinée, avaient, hélas, abrités des rencontres peu fréquentables mises depuis à l’index de l’Histoire, elle tairait ces choses-là, Dieu, n’avait-il pas squatté le ciel ? jamais les nuages n’avaient été aussi beaux, les cieux aussi envoûtants, et les espoirs aussi merveilleusement vains.

Stresa avait été stressante, mais Borroméenne plus que tout, elle quittait le lac Majeur sur un la Mineur, cette note, cet accord qui suscite la plus douce nostalgie, ce tendre sentiment qui la nourrissait quotidiennement, c’était son festin à elle, et que la vie soit ce fumet qui traîne toujours dans le rétroviseur de sa modeste monture, son habitacle des quatre vents la rassurait beaucoup sur ce qu’un souvenir s’honore à perpétuer ce qui fut le meilleur, le plus beau, le plus digne, elle n’avait jamais eu le moindre souci de réconciliation avec ce passé qu’elle avait alors fossilisé, tout était resté toujours dans la fidélité d’une reconnaissance à qui elle rendait grâce à chaque intense remémoration, elle aimait avoir à se souvenir, le mot était si beau, velouté et structurellement destiné à n’être prononcé que lentement, avec une infinie douceur, une longueur pareille à la distance qu’il faut parcourir pour aimer à reculons, qu’un disque dur fut rayé, à répéter les mêmes choses aimées la satisfaisait, les réminiscences et leurs vagues souvenances fussent-elles ces charmantes petites vagues à l’âme qui tanguent, la laissait de marbre, elle n’avait aimé que les souvenirs ancrés, les solides accostés, ceux sans avarie, dressés contre le temps qui passe, contre les ravages de l’oubli, les souvenirs qui se ramassent à la pelle ce n’était pas de son goût, elle aimait en cueillir un, puis un autre, et le redéposait aussitôt à sa place pour d’autres réjouissances mémorielles, d’ici, elle avait engrangé de quoi bousculer les blocs-mémoire; la sportive avait ressauté la frontière, “Hop! là”, et le Tessin l’accueillait dans ce soir bleuté rose, les nuages s’enroulant dans une écharpe épaisse, une chantilly onctueuse, dans ce ciel résistant à la nuit qui tombait; elle avait toujours aimé les préluminaires, elle se couchait avec le soleil, c’était sa façon de tromper la nuit qui ne cesserait jamais de la vouloir noyer dans la lie de son encre noire, elle dormirait dans le soleil couché, songeant aux hommes qui marchent sur la lune, et, qui, pourquoi, eux-mêmes ne songent qu’à la décrocher, comme s’il s’agissait d’une viande et sa carcasse accrochée à l’esse du boucher; nouée dans les draps du soleil, en son sommeil ensoleillé, clignant d’un œil complice vers l’autre mi-clos de celui de la lune, l’entente était cordiale entre le jour et la nuit, et la distance demeurait la même honorant à merveille les grands principes de la sainte accessibilité que se doivent entre eux les contraires, et leurs inéluctables réciprocités, elle s’endormait dans ce soleil couchant, elle avait cru pouvoir caresser l’eau de Lugano ce soir même, elle avait eu des enthousiasmes qui négligeaient parfois ce que la maladie peut avoir de contraignant, le soleil était son lit du soir, elle s’ y reposerait, la lune préparerait le café, et un croissant cela va de soi, luciole et ver à soie.

Le réveil avait été délicat, le jour se lève et le soleil s’élève, fallait-il encore pouvoir se désenrubanner dans ce que l’ardente étoile l’avait endormie, les rêves et les tissus, flanelle de coton, les draps et les étoffes, la literie solaire; aux lèvres s’accrochaient les miettes sèches d’un croissant chaud, l’odeur sucrée d’un café qui fume finirait la phase de réveil, les douleurs resteraient en sommeil, magiques antalgiques, sédatives rêveries, anesthésiants remèdes discriminant dans leur chirurgicale précision, ce qui s’oublie, ce qui se garde, et qu’un seul drap posé par le soleil sur son corps qui ne réclamait que quelques faveurs morphéennes, ne soit pas déjà ce linceul seul jeté sur les deux parts de sa prédominante ambivalence, malgré les circonstances, et les perspectives encarnavalées, elle irait sans masque, plutôt nue ce jour-là, où plutôt cette nuit-là, elle n’y était pas encore, son heure n’avait pas sonné, ne viendrait pas, elle n’avait jamais su lire l’heure, son pays respirait sans horloge, sans aiguilles, sans cadran, fût-il solaire même; elle se réveillait à l’aube d’un jour nouveau, il faut toujours passer la nuit pensait-elle, même en dormant, il faut se dépasser la nuit…Lugano l’accueillait par les belles rives du lac, et peut-être, dans un premier regard alentour n’y avait-il pas un monde bien différent que celui qui déambulait autour du lac Majeur, les circuits sont faits pour que l’on y circule, dès lors… mais cela ne modifiait en rien, une fois encore, ce que les helvètes savent magnifier à leur intelligente façon de si bien faire leurs jolies “choses”, avec ce si bon goût, le lac était là, posé comme un miroir, et ce sont toujours les mêmes éblouissements qui aveuglent à bon escient, et renvoient dans l’intime, dans le dedans du regard de tous les intérieurs planqués, d’autres songes émerveillés, les égarements entremêlés où se nouent, se dénouent les écheveaux de l’émotion; elle avait dérivé par les rives, et l’entrée dans la jolie cité avait été heureuse, les  haut-parleurs diffusaient discrètement  “Les Partita de Bach” interprétées par le génie pianistique embaumant la sublime Martha Argerich, elle était ici chez elle, fantôme radieux des interprétations les plus émouvantes, son festival de Lugano la célébrerait longtemps encore, Bach en Partita dans les rues piétonnes et pavées, rutilantes vitrines où le luxe ne côtoie pas le moindre calme, et, où la volupté, comme l’eau et le gaz, banques en enfilades, habitent tous les étages, il y avait sûrement quelque chose d’anachronique, de surprenant, mais fallait-il toujours s’indigner de ce que la vie dispense à celles et ceux qui dépensent, mais non, anachronique, dérangeant peut-être un peu, mais le souci de l’esthétique était en ces lieux parfaitement respecté, et l’on s’était donné les moyens pour que l’atmosphère soit harmonieuse, elle ne passerait pas le reste de sa part d’inexistence à s’indigner de ce qui existerait malgré tout et continuerait à exister toujours, puissions-nous n’y déceler que les joyaux; les partita terminées, et le tour de la jolie ville enmilliardisée bouclé, après une récréative montée-descente dans le pittoresque téléphérique, elle avait préparé son excursion locale jusqu’à la Colline d’Or, les environs du lac, cette somptueuse campagne où l’on se déluganotte un moment pour d’autres émotions, et Montagnola avait été un pèlerinage qu’elle souhaitait marcher un moment, bien sûr ici, dans ce si beau village, elle n’y arrivait pas par hasard, elle irait s’abandonner un peu devant la blanche villa Camuzzi qui avait été le domicile de Hermann Hesse, “le Loup des Steppes” rôdait ici pendant ses rudes accès de dépression, mais il avait quitté d’autres enfers plus exterminants, et le soleil de “la Collina d’Ora” avait probablement adouci beaucoup de ce que les ruptures l’avait éraflé, il ne quitterait plus le Tessin jusqu’à sa mort, s’adonnait un peu à la peinture, et trouvait en ce paradis la quiétude dont il aurait tant besoin quant à la très complexe élaboration de son œuvre déboussolante de beauté, de majesté, d’autorité  intellectuelle pure, fondamentale, à la recherche de toutes les fulgurances que suppose l’acte de vivre, il y a dans ” Le Jeu des Perles de Verre “, une solution dans l’utopie magnifiée, ce livre puissant écrit dans l’autre demeure de Montagnola , la majestueuse casa Hesse, casa Rossa; cette maison heureuse dans laquelle il recevait son ami Thomas Mann, et sa “Montagne Magique”; elle imaginait les deux nobelisés enchevêtrés dans leurs interminables conversations, ” La Montagne Magique” de l’impétueux aîné, à l’assaut de “La Collina d’Ora” du flamboyant cadet, elle avait lu, relu tous leurs ouvrages, leur magnifique correspondance en disait long sur ce que fut cette première moitié du vingtième siècle, le début de sa décadence, les renoncements, les adorations, les extases, bref, ce qu’ont les gens intelligents et sensibles à se dire, alors que tant d’autres ne font que parler, somptueuse petite Montagnola chargée de souvenirs illuminés, éminents, perchée là-haut, au-dessus des lacs et leurs amusantes fantaisies; elle avait repris le chemin dans l’allée solennelle bordée d’inoubliables cyprès rangés comme des quilles, l’église de San’t Abbondio immaculée dans sa mate blancheur, jouxtant le petit cimetière de Gentillino où gît le beau visionnaire dépossédé du mal qui l’envoûtait, elle s’inclinait légère, elle avait déposé sur la tombe une poignée de perles de verre, elles roulaient sans hâte, en tous sens, et toutes étaient restées sur la pierre grise, les jeux sont faits pensait-elle, et rien ne va plus désormais, la tombe de Bruno Walter était toute proche, l’immense chef d’orchestre Malherien était là lui aussi, disparus tous les deux à quelques mois d’intervalle, les deux férus de poésie, de musique, d’art et de philosophie, avaient donc choisi leur dernière demeure ici, à l’ombre de ” la Colline d’Or”, tout avait un sens sûrement; elle avait songé à “l’Eloge de la Vieillesse” cet ouvrage de Herman Hesse, là, allongé devant elle, qui lui récitait ce qu’il écrivait jadis: “l’ Ephémère possède un charme merveilleux, un charme d’une brûlante tristesse”.

Montagnola, perles de verre, de sueurs et de larmes, extasiantes errances à l’abordage de l’absolu, ici, tout était loin devant, quand l’inaccessible devient le merveilleux où tout se suppose, mais où l’on sait que l’on a deviné juste, et touché un peu du bout du doigt cette légère palpitation qui engendre et c’est selon, les plages les plus épanouies, résignées aux méditations les plus secrètes, ou les séismes les plus bouleversants, révélateurs des diamants enfouis, ici, dans cette campagne paisible, elle avait pensé que couleraient sans fin les courants d’une eau devenue enfin tiède, une eau qui dort encore un peu, baignant les tombes et les jardins luxuriants, les promenades et les chemins pèlerinés jadis par cet homme alors à la conquête de son intime forteresse qu’il n’avait cessé d’assiéger au péril de son dernier souffle, et qui murmurait son seul itinéraire qui vaille: “Rien ne coûte plus à l’homme que de suivre le chemin qui mène à lui-même”; elle quittait Montagnola béate de gratitude, une part d’humanité si belle comblant celle d’une inexistence toujours en quête de ces somptueuses inclusions venues au parfum de son enivrante dérive, de rêve en rêve, elle dérivait, de rive en rive elle rêverait, elle n’avait d’autre issue que cette forme de cabotage qui se nourrissait auprès de quelques chères proximités, elle était toujours l’attendue au détour d’un chemin, d’une berge, d’un couloir aérien, elle était l’aventure de sa conquête spatiale, on l’attendait aussi pour quelques rendez-vous stellaires quand on évoquait sa splendeur sidérale, l’attendue ne pourrait satisfaire tous les courants, tous les couloirs du temps, elle irait par où bon lui semble, par où tous les vents la souffleraient; Montagnola, quittée à regret, elle se dirigeait tel un ballon sonde vers Mendrisio, brève étape dans ce Tessin des merveilles, elle avait jadis été conseillée par un ami bâtisseur, siffleur de première, toujours généreusement prompt à faire circuler son savoir, (sans oublier de siffler la truite de Schubert), qui lui avait dit de ne pas oublier de visiter le vieux centre baroque de Mendrisio, très italien, en ce Suisse Tessin, le pinson sifflant avait eu mille fois raisons, la beauté était ici dans ce vieux bourg planté au milieu d’une cité qui ne manquait pourtant pas d’imposantes industries alentour, elle était ici dans une balade toujours mémorielle, Mendrisio, c’était aussi la ville où naquirent quelques architectes parmi les plus talentueux de la planète, la belle Académie de l’art le plus “monumental” était ici un joyau, Mario Botta, Luigi Snozzi, Zumthor… ceux-là étaient d’ici les pierres en leur jardin, étrange qu’une cité ait enfanté les bâtisseurs sacrés et renommés, elle aimait que l’ordinaire soit violenté, et tout en ces circonstances lui plaisait beaucoup, y avait-il aussi des villes prédestinées aux pâtissiers, aux créateurs de chausse-pieds, aux miniaturistes du dé à coudre, il y avait eu, bien sûr, la Chaux-de-Fonds, et le génie de l’élégante mécanique qui rend au temps qui passe tout ce que la grâce doit à la sainte ponctualité; elle s’était promenée, nostalgique comme à l’accoutumée, et ne songeait plus qu’à rendre hommage dans les secrets de l’empire du silence à quelques rares si proches, dont elle s’étonnait qu’ils ne fussent pas ici à se rencontrer par hasard, elle, s’y trouvait par la volonté d’avoir emprunté ce chemin qui la menait jusqu’ici, elle aurait tant aimé y retrouver ceux qu’elle aimait, ils manquaient en ces lieux, car ils étaient ici chez eux, elle entendait siffler, c’était le train du départ, elle avait attendu, les amis de la profession ne viendraient pas ce soir, elle repartirait, non bredouille, elle sifflerait à son tour un enchantement sans fin, sans quoi les souvenirs s’étiolent quand la trace est illisible, sourde, muette; à Mendrisio on bâtissait, et ce mot si joli la réconfortait, elle avait tant vécu le pire, songé encore à Hermann Hesse: “Qu’est-ce que la beauté, qu’est-ce que l’harmonie, pour celui qui est condamné à mort et qui court entre des murs qui s’écroulent, cherchant sa vie?”.

Côme, si proche et si lointaine, elle avait renoncé ce soir-là à parcourir les derniers kilomètres qui la ferait sauter moutons, sauter frontières, une fois encore, la slalomeuse des portes Italo-Tessinoises s’amuserait de l’espace Schengen, son espace à elle c’était cette poche d’air inhalé qui lui suffisait à se savoir ailleurs la plus libre au grand jour, mais la fatigue l’avait envahie et elle demeurerait sur le quai où les trains passent, le visage pincé entre ses mains serrées, un puits, elle n’avait pu se défaire de quelques mauvaises nouvelles qui n’en voulaient qu’à ce que sa sérénité soit ébranlée, errante et vagabonde, sportive à l’extrême, trapéziste sans filet, funambule, somnambule fantôme des châteaux en Espagne, elle savait que les balles perdues ne l’étaient pas pour toutes les audacieuses, les téméraires, les intrépides, qui offrent leur poitrine à la mitraille des tireurs embusqués, les risques et les périls, les merveilleux dangers de toutes les folles apesanteurs, la vie déposait, ici, ailleurs, ou dans la gare de Mendrisio ces moments de répit, dans d’autres configurations plus martiales on parlerait de “bivouac”; le temps d’une accalmie, une révision des pièces maîtresses, pansements à refaire, huiles aux niveaux, graisse aux articulations, décalaminage du cylindre par lequel se propulsent ses libres et séduisants échappements, la sirène était en cale-sèche, séchait dans sa cale, elle avait eu besoin de la plus grande attention afin que soient restaurés les relais, les segments, les traits qui font l’union entre les larges déploiements de ses envols et la ferveur serrée dans tous les embrasements de ses brûlantes émotions, elle passait sur le pont de toutes les vérifications d’usage, elle regardait la fosse dans laquelle les hommes s’affairaient, elle toisait peut-être un peu ce genre de l’homme, qui depuis peu croupissait ventre à terre, mis à mal à l’excès, mais le poids de la rancune, la haine de la vengeance écrase indistinctement qui passait par là, elle n’avait pu que déplorer que ses fiers gladiateurs si consciencieux dans leur souci de réussir le plus beau des liftings soient ici entassés dans la fosse… aux lionnes; ce monde avait bien changé, après la fracture sociale, la cassure fémi-ni-mâle, la parthénogenèse avait de beaux jours à venir, et l’univers des batraciens, les grenouilles et crapauds pourraient encore rivaliser longtemps dans leurs longues et langoureuses suites énamourées, mais les amphibiens contrariés, en viendraient-ils aux mots, eux aussi:”car qui de toi ou moi le mieux coasse…”, c’était presque sur le bord de la ligne jaune que de tels propos soient tenus à l’aventure d’une société malade qui voulait se déliter de toutes ces vases boueuses dans lesquelles se pourrissaient des siècles d’infamies, elle n’avait plus songer qu’à ces sauveurs d’un jour, esclaves résignés, mais d’une rare compétence, elle avait aussi songé aux batraciens zélés, à ces petites grenouilles et autres crapauds, Dieu les privant de la queue, comme il avait pu le faire pour d’autres matières vivantes, priver les uns les autres de cerveau… ces petites bêtes anoures, bien qu’amputées d’un gouvernail de première nécessité chantaient leurs errantes passions: “l’Anoure est enfant de bohème, qui n’a jamais connu de lois” la soupape frétillante de la gorge émue, et d’entre tous les coassements, ce sont encore les chants désespérés de l’anoure qui sont les plus beaux; elle se laissait bercer, décontusionnée déjà, elle resterait encore un peu entre ce monde des soumissions accumulées, et le chant majeur des amoureux anoures, un petit bizet sur la joue elle avait encarmenisé sa convalescence dans la salle d’attente des ateliers, elle fredonnait son chant du départ enroulant sur ses cuisses le tabac des cigares de son épopée pharaonienne, elle n’imaginait pas que la suite irait sans péripéties, se sachant peut-être à Côme un jour, elle avait songé, bien sûr, à ce grand adorateur du lac, et du talon pointu de la botte italienne qui avait piqué ses tendres amours, Stendhal qui disait: “Il faut renoncer à toute prudence, ce siècle est fait pour tout confondre, nous marchons vers le chaos !”.

Elle avait quitté Mendrisio, chancelante et vacillait un peu d’ici, de là, fragile aux évènements, celle qui se bouleversait dans le roulis des émotions n’avait pu se défaire encore de ce sentiment désagréable d’avoir été rudement secouée; aujourd’hui courbatue, toujours sujette aux ecchymoses roses et bleues, elle se lassait parfois d’une météorologie soumise aux trombes, tornades et tempêtes, elle n’était qu’un corps après tout, transparente et maigre, elle avait dû affronter, ces jours derniers, la frénésie d’orageux enragés, les coups de tabac sans filtre, et boire jusqu’à la lie, la mort-au-raz-de-marées, il y avait des jours si sombres qu’une éclipse solaire semblait tirer sur le monde le drap d’une nuit éternelle, elle songeait à ce peintre de tous les débordements qui avait trouvé son salut dans la nuit d’un ciel qui ne fut peuplé que d’étoiles, la nuit noire, profonde, ensevelissante en son éternité, ne l’était pas pour tout le monde, il fallait tout illuminer, et mettre au jour les nuits, éclairer tout ce qui nuit au jour; elle glissait lentement jusqu’au poste frontière, et repassait sans encombre par un oeillet de la botte dans le pays de toutes les extravagances, elle avait tant à déclarer, les fonctionnaires dans leur gris de travail ne lui demandaient jamais rien, il y a des gens qui ont une tête bourrée d’octets, une allure de haut débit, des pixels la peau pleine, camouflant des virus dans le cheval de Troie où s’entassent les pièces jointes et les w8filles à la carte-son muette et la fibre sans optique, les douaniers se méfiaient de cette humanité nouvelle zonant de blog en forum, caressant les souris, les écrans tactiles, et cherchant le bug avec l’intention malveillante de défragmenter les disques durs, ce monde avait bien changé, elle qui n’avait que sa bonne tête de laissez-passer et portait en elle tout ce que les barbelés répriment, on la regarderait passer, telle une icône, un plaisant émoticône, pénétrant les interdits et s’étonnant qu’elle en fut déjà là, Hermann Hesse lui confiait jadis: “Dans l’éternité, la postérité n’existe pas, tout est contemporain!”;Côme la superbe était là, posée contre le lac époustouflant d’aisance et son étrange périmètre de deux jambes et d’un corps, une silhouette gaillarde disposée à toutes les offensives, les deux bottines l’une à Côme et l’autre à Lecco, elle arrivait par Cernobbio saluant d’un bonjour mutin la prestigieuse villa d’Este aux jardins des mille essences, aux arbres de tous les verts déclinant les camaïeux les plus nuancés entre les clairs et les plus pâles, les verts soutenus et forts, anglais, sapin, lichen, olive et menthe, les verts émeraude, absinthe se reflétant dans les frises bleues du lac, elle semblait reprendre quelque vigueur dans cette nature magnifique, cet écrin d’une rare autorité quandl’esthétique et l’harmonie s’allient outrageusement souveraines, les cités à la rive toutes plus épanouissantes et rivalisant de beautés entre elles, elle était restée muette d’émotion devant le temple d’Alessandro Volta, tout un symbole pour celle qui draguait la lumière, elle se souvenait, enfant lisant les livres tant aimés sous les draps de l’hiver une pile électrique, un halo éclairant les contes et les nouvelles, les romans, les histoires, les premiers émois littéraires dans l’igloo éclairé…à Bellagio, une autre perle rare du lac, elle imaginait les amours brûlantes de Frantz Liszt et Marie d’Agoult, et Cosima naissait ici, celle qui serait l’éternelle de Wagner, Côme avait séduit tout ce que le romantisme pouvait avoir d’envahissant, combien d’amours sucrées, ronflantes parfois, mais jamais dénuées de ce que cet art du romantisme avait eu de plus authentique, c’est sûr, ces lieux n’avaient pas été créés pour que l’on y jouât à la pétanque, Dieu ne l’aurait pas autorisé, quoi qu’il aurait privilégié le jeu de boules, s’il avait su qu’il y eût ici beaucoup d’amours faisant de l’art d’aimer ce qu’en font les cochonnets, Bellagio demeurerait quand même une géographie inoubliable, au passé prestigieux, la douce évaporée écouterait sans fin “Les Jeux d’Eau à la villa d’Este”, que Frantz Liszt composait dans ses “Pèlerinages”, honorant ainsi cet amour passionnel d’avecque Marie; elle irait frôler les rives où l’austère villa, le palais Pliniana trempait ses fondations dans les eaux turquoises, un bâtiment conçu pour que l’élite ne soit jamais émerveillée ailleurs qu’ici, dans ce paradis cômois, tout ce qui se nommait en grand avait séjourné un peu, beaucoup, et sûrement à la folie parfois, dans cette somptueuse enclave où se gardent les secrets les plus tus, mais l’amante de la musique aimait à s’imaginer Rossini composant Tancrède en ce lieu de tous les débordements, la mélancolie de Stendhal, la douceur de Verdi, les questionnements de Byron, Bellini et sa Norma bellissima, pour ce que la vie a fait naître de mieux, quelque bicorne belliqueux s’y fourvoyait hélàs…Côme la très belle, l’émouvante, et les humeurs heureuses de Mark Twain, Hemingway, Dostoïevski…que se passait-il à Côme pour qu’ici le ravissement se composait en bouquet, ne s’étaient égarés dans ce puits des merveilles que celles et ceux dont l’idée du bonheur ne fut jamais qu’une illusion, parfois masquée sous des ardeurs peu crédibles, Côme, et son lac enfonçaient un coin dans le noeud d’un bois qui ne demandait qu’à être fendu, à Côme on venait pour souffrir, tant il était bon le bonheur ou le malheur d’aimer, ici, on se plaisait dans la confusion des sentiments, la pataugeoire des amours mortes, et renaissantes enfin, passions acides et douces,nostalgies emmêlées jusqu’aux brumes apaisées de quelques vieilles subversives mélancolies, tout ici était à plat, les montagnes alentour gardaient dans leur écho,la plainte comme l’espoir, le lac flottait sur ses tréfonds, ses cavités, ses consentements, ses refus, les vertiges immergés à jamais, elle raclerait les fonds sans quoi les jeux d’eau en surface la mènerait à la dérive, elle écouterait Lizst dans les sombres profondeurs, le ventre à terre elle fuyait dans ce lac, elle avait disparu, son corps était resté sur la rive, elle avait offert ses biens, elle avait disparu comme on ne disparait plus, elle avait manqué d’adresse, et n’habitait plus que sa mémoire; revenir à quai, à la surface, pourquoi pas, fallait-il encore se débarrasser des encombrants, ces volumes froids et lourds, qui jamais ne respirent mais demeurent en l’état bouchant l’accès aux courants d’air, elle reviendrait sûrement mais elle ignorait quelle en serait la surface, elle tomberait par hasard, elle tomberait d’en-bas, Hermann Hesse lui disait de toute sa sage candeur:”Je ne suis pas injuste envers les hommes, je m’efforce d’être équitable et patient avec eux, mais je ne les ai jamais aimés”.

Aimer, ne pas aimer les hommes ? peut-être était-il inutile, autant que vain de soumettre cette nouvelle interrogative shakespearienne à l’examen de la conscience, le dramaturge lumineux n’aurait pas compris que l’on s’arrêtât à ce si peu de chose, quand lui s’interrogeait sans autre distinction quant à ce qu’est le jour, ou à jamais la nuit; l’émouvante avait eu vent de ce que les hommes peuvent se vautrer dans la haine, l’immonde et le crime, quelque part au Mexique, à l’ombre des sombreros, sous le couvert des mantilles, on assassinait, jetant leurs corps mutilés dans des puits, les petits amis protecteurs des papillons Monarque, cet insecte volant si fragile dans sa poudre légère habitant si pacifiquement les arbres, les forêts, chez eux, dans leur réserve naturelle, reconnue par l’U.N.E.S.C.O (patrimoine de “l’humanité”, ça prête à rire), les salauds à l’assaut de la grande déforestation, mais oui, dans ce pays des grands rires à moustache, des cactus, de la tequila, des tacos et des lassantes vocalises sur les guitares grattées à l’excès, on tuait les amis du papillon Monarque, il se trouvait un monde pour ça, les papillons Monarque dans leur robe d’Halloween orangée-noire, accompagnés dans leurs virevoltantes arabesques de leurs amies, papillonnes Belle-Dame, et papillonnes Reine, et l’ami des grandes migrations papillon Vice-Roi, c’est donc ce monde là, de danses et de couleurs, de légèreté, de silence, où le merveilleux parfois laisserait croire que la beauté nue, originelle, fut alors l’une des solutions, c’est ce monde là qu’on assassine, l’élégance étranglée par les mantilles, les sombreros comme des couvercles posés sur la puanteur de l’omerta, un cactus à la place du cœur, et le Monarque les ailes coupées à jamais, triste retour à l’état de l’humain et de sa vie sinistrement, éternellement larvaire… sans espoir pour lui de la moindre envolée, de la moindre grâce quant à son impossible élévation; puisse l’effet papillon emporter l’homme dans l’enfer de sa terrifiante stupidité, l’infinie reconduction fractale de sa repoussante bêtise, qui honore à l’inverse l’existence de la gracieuse poétique de l’espace, dans les applaudissements moqueurs, les ailes battant pavillon “Papillons Eternels”, chacun y allait de la coquetterie de sa monture; l’indignée ne raclait pas les fonds pour ce que l’aventure lui procurerait comme un plaisir insondable, mais il arrivait, et ce n’était pas chose rare, que la vie dans son exceptionnelle splendeur de toutes ces grâces lumineuses l’emportait dans les fonds où ne se murmure plus que le monde du silence; mais elle émergeait à nouveau, remontait à la surface telle une bouée de sauvetage, et le lac, devenu sa divine baignoire la drainait sur l’autre rive, l’éprouvée se hissait sur la berge à Varenna, les gens en tenue de vacances s’étonnaient qu’une sirène chaussait une paire de souliers pour la marche, elle accumulait les incongruités dans un monde qui refusait la fantaisie, comme tout amphibie, elle avait caché sa queue de poisson, elle l’avait mise à sécher sur la corde à linge, avec tant de mémoires à repasser, les bottines nouées, elle avait eu l’envie de remonter le grand lac par “Le Sentier des Voyageurs”, jamais une appellation ne fut aussi joliment contrôlée, elle, la Rousseauiste à tous les étages de ses promenades, trouverait ici un peu de cette solitude dont elle avait tant besoin, quand ce monde là, auquel elle échappait le plus souvent possible, revenait hélas flanqué de ses ineffaçables laideurs, elle se retournait une dernière fois, comme elle aimait à le faire sur ce qui allait disparaître de visu, et demeurer parmi les indéboulonnables blocs de sa longue mémoire, elle saluait Bellagio, ancrée sur l’autre rive, fredonnait Liszt, songeait à Marie, Cosima, et Richard, devenus pour un temps des intimes; le Sentier des Voyageurs n’était pas une promenade Ermenonvillienne, Rousseau peut-être aurait-il estimé le terrain trop accidenté pour qu’il pût ici pénétrer son “pays de lui-même” en toute sérénité, il fallait sur ce sentier de toutes les merveilles, prendre garde là où l’on mettrait son rêve, et puis il y avait tant à s’asphyxier de chlorophylle en toutes flores, tant d’arbres intimidants, châtaigners, oliviers, résineux, autrefois le sentier se nommait aussi “Le Sentier Merveilleux”, oui, tout est possible ici quand il s’agit d’évoquer le plus beau, les petit ponts, et les chapelles, et toujours entre deux branches, le lac encore plus étale vu d’en haut, son implacable sagesse étendue d’un miroir bleu sur les profondeurs enfouies, les secrets, les noyés ensevelis, “La Nuit Remue” comme l’écrivait Henri Michaux…tout en ce sentier était une fête, une célébration de la victoire incontestable de la grande nature sur ce que l’homme tentera peut-être de détruire un jour ou l’autre, mais la forme la plus élémentaire de l’éternité pourrait bien ne plus qu’apparaître au seul nom de cette seule nature, divine ou non, peu importe, et qu’elle soit la seule à demeurer si éternité il y a; l’heureuse des sentiers et des chemins, des senteurs libres aux vents légers redescendait de son allure solitaire prendre un peu la proximité du lac dans la discrète petite Bellano, cité toujours bercée par les coups de langue bleue ourlant la rive, ce bourg qui avait vu naître, au XVIème siècle, le très vif Sigismondo Boldoni, poète, historien philosophant, qui avait peut-être le mieux exalté dans son ouvrage “Larius” toutes les splendeurs du lac, elle s’asseyait un moment près de la rive, là où l’on regarde nulle part quand on veut aller loin, songeant à ce poète mort à l’âge de trente-trois ans, empesté lors de la grande épidémie, que faisait Dieu, qui de siècle en siècle laissait des peuples entiers mourir en masse, les hommes avaient-ils donc été si mauvais qu’il fussent ainsi liquidés sans distinction, condamnerait-on Dieu pour crime contre l’inhumanité ? L’anti-chambre du tribunal, et l’enfer promis pour les uns en disait long sur l’acquittement annoncé de l’autre; Boldoni, lui aussi, mort à trente-trois ans, n’avait pas eu les honneurs de la quincaillerie crucifiante, il n’avait été que le fils de son père, et souffrait depuis dans l’anonymat sous les siècles entassés, elle regardait nulle part, pensait à la qualité de son vide, chacun sa vie…Hermann, son intime toujours présent dans les abandons bucoliques, lui soufflait à l’oreille: “La seule chose qui importât était à présent de parcourir, fidèlement, et tout droit le chemin tracé, non le comparer à celui d’autrui”.

Discrète Bellano, quittée dans le silence et le souvenir de Boldoni, mort à Pavie, que Dieu soit de toutes les pestes de ne pas l’avoir tué dans son Bellano-Paradiso; elle reprenait le Sentier des Promeneurs, remontait ce lac de toutes les émotions, la beauté toujours recommencée dans le serpentin de la promenade, elle était vigilante, une sirène en bottine risquait en ces lieux escarpés quelques séductions sauvages, quelques poissons volants, exocets excentriques envolés des lointains océans à l’affût de ce poisson marcheur, tout était probable dans un tel désordre des choses de la nature si joliment confuse enlianée dans ses révélations surprises, elle avait eu quelques modestes frayeurs, bien qu’elle ne craignait pas plus que cela les facéties de l’exotisme, elle avait souri de cet univers soudainement repeint à la manière du douanier Rousseau, assurément les deux homonymes n’avaient pas eu le même dessein dans leur existence respective, mais leur part à chacun de l’exploration délicate d’une solitude qui ne manquait pas de rêveries, de promenades et de voyages, fussent-ils imaginaires parfois, unissait ces deux-là chacun dans leurs suprêmes égarements, il ne manquait à ce sentier de soleil et d’ombres que les serpents enroulés autour des branches, une panthère, un perroquet bleu, une naïade, jamais un douanier ne lui avait paru aussi sympathique et coloré, la transfuge remontant le sentier jusqu’à l’autre naissance du lac aurait à montrer bientôt nageoires et pattes blanches, d’autres douaniers attendaient son énième traversée en solitaire, elle aimait les frontières, les différences, la marge, la page de garde, l’avant-propos, elle aimait que l’ailleurs ne soit aucunement d’ici, elle trouvait en tous lieux ce que l’existence devait lui paraître la plus variée possible, l’uniformité c’était le costume triste de la dictature, et toutes les fausses vertus des assimilations sociales, quelle lassitude que l’égalité, quelle triste mathématique, quel ennui que l’alignement des têtes (coupées ou non), elle n’avait aucune sympathie pour les collégialités, les sociétés secrètes, les cliques à claques s’occupant du bonheur des autres, politiques en toc, prédestinés de père en fils à se vouloir briller à la cime des peuples érigés dans leur naturelle structure pyramidale, les donneurs d’ordre rétablissant la démocratie malade, et dressant les peuples, la valetaille; les uns guidant le monde à leur portefeuille, les autres croyant le sauver s’emparant du même portefeuille, le problème c’est la maroquinerie, le souci, ce que les mains en font… ses pieds à elle la menait jusqu’à Olgliasca, l’impie qui aimait tant ce que les religions avaient pu bâtir de si beau était ici toute à son bonheur, la très austère abbaye romane de Piona dressait les pans d’une spiritualité qui ne laisse aucun doute sur ce que l’engagement religieux peut avoir de radical, elle ressentait en cet endroit magnifique, comme la rumeur incessante d’un chant choral, et qui par ailleurs,seulement sous la nef, et comme un effet stéréophonique, laissait entendre une intrigante monodie, comme une longue plainte lente, étrange concert, inattendu, ou imaginé peut-être dans ce prieuré où le religieux pointait sa flèche au septième ciel, quelques fresques ne manquaient pas non plus d’un autre piquant, il y avait incontestablement de quoi être envoûté sans être un moine soldat de Dieu; non loin de là, dans un saisissant contraste, une oliveraie dans sa plus belle parure de vert d’argent, de petites feuilles frivoles, troncs entrelacés, et nœuds de cravate en bois, de l’huile douce dans les rouages de cette (respectable) impressionnante rigueur, mais de la beauté, de l’esthétique, elle savait aussi que ce n’était pas toujours la folie du hasard, le beau peut se concevoir, se créer, et ne s’entend pas toujours avec toutes les harmonies, il est aussi le résultat des solutions miscibles entre elles, à Piona, tout était dans l’ordre d’une esthétique sans équivoque, sans entrave, rien ne lui avait paru si merveilleusement concret, elle avait été heureuse dans cet ordre là des choses, et comblée qu’un tel engagement ait pu la convaincre sur ce que les hommes savent si bien faire quand ils parient sur le meilleur d’eux-mêmes; les oliviers frissonnaient dans la petite bise venue du lac, les branches bien fournies laissaient passer les lames de rasoir d’un soleil éblouissant, paillettes d’or en torsades, les puissants troncs comme des muscles bandés garderaient les lieux éternellement obéissants aux voeux célestes, la vie tournait avec la terre ici, le soleil n’avait qu’à bien se tenir; à Piona, les voyages forment la Genèse.

Piona, si vite dit, une rythmique marteau-piqueur, PI-O-NA, dans ce lieu de toutes les spirituelles extases, elle recommençait une prononciation plus lente, plus alanguie dans le seul O du nom, le A long lui aussi, le mot, le nom retrouvait une harmonie avec le mystère calme et tranquille de l’abbaye de toutes les plus ferventes méditations, et le P débutant, le P et le I, prononcer PI, sec et piquant, la lettre N, traitait l’union de son A, sans quoi la N n’eut servi à rien qui vaille quand il faut que soient joliment prononcés les noms, les mots, la facture des lettres se liant l’une à l’autre sont une harmonie dans les sons, la musique s’ensuit parfois, la dissection méticuleuse du mot incite à une attention la plus raffinée quand il faut lier les syllabes entre elles, et s’il n’y en avait qu’une seule, la poser du bout des lèvres, ou du fond de la poitrine, mais dans un seul souffle qui se dépose soit au tympan le plus tendre, soit dans le claquement d’une langue vindicative; dis-moi les mots, je te dirai comment tu vas. Elle quittait le lac et Côme, emoticôme dirait-on maintenant, dans ce monde du sourire et de la tristesse enlacés, l’image muette jaune soleil, ronde et fendue dans le diamètre de son optimisme, et les rayons dorés de sa candeur comme les deux aiguilles d’une montre à leur midi sonné, une montre jaune et plate, à la mode, qui rit, qui pleure, qui donne l’heure qui rit le plus souvent, et pleure les heures perdues dans le cadran du soleil des émoticônes abandonnés à leurs simagrées; quitter Côme, elle se laissait déshabiller du lac qu’elle portait long et large, ample sur les épaules, une longue traîne de mariée qu’elle abandonnait lentement, elle se strip-teasait de son lac, ne laissant plus qu’ apparaître le voile léger de sa quasi transparence, elle se grisait de se revoir bientôt dans les Grisons, quelle jolie boucle bouclée, l’accroche-cœur de son itinéraire pélerinant, de lac en lac, elle n’en finirait plus d’accompagner la Terre et son inlassable tournis, elle s’approchait des montagnes sacrées, et leurs veines gonflées, leurs crevasses comme des plaies, la neige épaisse des meringues, les cimes aux nuages empalés, elle s’était émue, figée devant l’impétueux, l’altier, le redoutable Monte Disgrazia, dernière étape italienne, ce mont au nom terrible, sinistre, le devait-il aux chutes, aux accidents de l’escalade, les gens dévissent, ce verbe étrange pour ceux qui basculent dans le vide, elle, ne s’accrochait pas tels les arapèdes, la verticalité, le corps tout entier collé à une masse inerte, rampant debout jusqu’ à l’asphyxie, ce n’était pas pour elle la tentation du plus haut, elle avait l’élévation moins sportive, moins sensationnelle, l’apesanteur était sans effort, et le seul risque encouru ne fut que celui d’une malencontreuse collision avec d’infortunés “dévissés”, elle était l’adepte d’une sorte de téléportation, elle avançait aussi en battant de la queue, et ses gaillardes mutations soudaines savaient aussi par où la mener à pied, plus simplement; tous ces divers moyens de locomotion à l’abordage et à l’assaut d’autres défis, chacun, chacune, à la recherche du temps éperdu. La frontière était franchie, sautée, passée, les grandes châtaigneraies touffues dans leur impressionnante solennité escortaient la grisonne engadinée jusqu’à Castasegna la bien nommée, castagnade et chastanier, châtain etc… il y en avait de ces noms, de ces mots dérivés de ce fruit majestueux emballé dans sa bogue hérissonne, ici la douane s’enchâtaignait dans ces Grisons romans, et leur originelle latinité, c’était plaisant à dire Castasegna, une frontière joliment nommée, les gens sortis de leur guérite la regardait comme un fantôme obnubilé par une seule destination, je suis identifiable disait-elle, par ma seule transparence, je retourne à Soglio par le Majola, je vais revoir les chèvres errantes, on ne lui demandait rien, elle disait tout, les fonctionnaires médusés par une sirène quelque peu arrogante n’en croyaient par leurs tentacules, tout le monde y allait de sa poissonnerie locale, à chacun, chacune ses écailles, sa visqueuse ombrelle, le monde amphibien plus que jamais à l’honneur, dans le pays des cerfs, des biches, et des preux sangliers, elle revenait au cœur d’une nature plus sauvage, moins fréquentée, toute vêtue d’une rare discrétion, elle remarchait à tâtons sur ses propres pas, la semelle dans l’empreinte de la précédente, elle imprimait une mémoire, elle qui n’avait jamais appartenu qu’au seul chemin de cette part d’inexistence qu’elle respirait sans fin, n’avait-elle jamais fait, se pensant dans sa rotation la plus éminente, que tourner en rond, et ne vivre et mourir que les mêmes passions, les mêmes étouffements, puisque l’on ne cesse de devenir que ce que l’on est, et si les chèvres errantes étaient son seul Graal bêlant la même mélopée, si dans le regard tendre d’un seul caprin à la petite barbe effilochée, et si entre ces deux cornes arquées se résumait ainsi l’origine du monde, une balade tranquille bêlant à l’assemblée des hommes une plainte lascive ou douloureuse au plus haut mal, si ce seul petit mammifère était ce quatre pattes de toutes les élégances ayant suscité chez ce qui reste à vivre l’envie de ruminer encore un seul plain-chant, réconciliateur mais résigné, elle n’était plus qu’un seul arbre qui crache la forêt, avait-elle songé à l’incendie, au dragon qui sommeillait dans cette transparence, aux feux jaillissant de sa langue, était-elle deux à la fois dans l’une ou l’autre part qui n’existerait que trop , ou se préparait-elle à ne plus qu’être rien là où elle n’avait jamais cessé d’inexister ?


Une part d’inexistence – 2 avril 2020

Elle quittait Soglio la pentue, abandonnant son dernier regard dans les deux petits étangs des yeux d’amande noire de la petite “chèvre grisonne à raies” qui portait si joliment ce nom de famille, ce petit caprin, chèvre noire dit-on ici, native de ces solides montagnes fouettées par les rudes hivers, ces lieux pèlerinés par les promeneurs de l’absolu, marcheurs obstinés mais convaincus que la ligne d’arrivée n’offrirait nul autre aboutissement que la satisfaction des épuisements, c’était toujours la même histoire d’amour, la même histoire d’amort, c’était toujours le même cadran, les mêmes aiguilles se couchant l’une sur l’autre, et midi serait toujours à la même heure à son minuit, l’heure du crime, de l’ice-cream, cimes, cônes et pics, la glace prise dans sa transparence bleutée, les neiges à bout d’éternité, et puis de ces monts en sommets, le regard alentour sans qu’il n’y eut jamais la moindre altération elle s’effrayait de cette étrange hallucination quand les chevauchées épiques sautant de siècle en siècle saluaient le temps qui passe, s’enfuyant à tout jamais, elle était figée, médusée face à ce défilé revenu de tous les oublis, dans ce théâtre d’ombres et de lumières, une installation contemporaine, une soirée diapositive grand format, elle avait été bousculée par la violence de ce happening issu d’un imaginaire probablement en proie à quelques fièvres inexistentielles, ou alors était-elle déjà contaminée, les nouvelles d’en-bas n’étaient pas très bonnes, le monde entier se confinait ici et là, par petits groupes, d’autres en masse, à la merci d’une maladie qui lui serait fatale, on avait beau interdire les carnavals, les gens se masquaient de plus en plus, la poignée de main était proscrite, les coups de pieds les mieux placés, dieu merci, ne l’étaient pas; masqué, ce monde parlerait moins, ce n’était pas plus mal, celle qui ne boudait pas son plaisir quand tombait le silence sur le monde avait pris pour elle le vocable du ténébreux Wittgenstein:” Ce dont on ne peut parler, il faut le taire”, dès lors, ces peuples en silence se mettraient à penser, enfin peut-être… les pensants masqués c’était la nouvelle tribu de l’humanité, finis les bavardages, caqueteries, lamentables bavasseries des misérables médisant(e)s, finis autour des tables pleines d’une insupportable redondance les autres snobs de la parlote, les artistes imbus jusque dans l’eux-même chez les autres, imbuvables refaiseurs du monde, les lassants enlacés se grattant leurs intellectueux prurits, se badigeonnant d’insupportables douceurs quand vient l’été des barbecues, bardés de leurs Littré-ratures et de leurs références apprises par coeur pour tous les culs assis dans le moelleux des perfidies intimes assaisonnées aux compliments d’usage quand il faut bien se faire beurrer la vie; quel bonheur que le droit au silence soit enfin reconnu comme grande cause nationale, on allait enfin pouvoir traire les apprentis taiseux de leur lait mal tiré, jeter aux torrents des insanités cette surcharge de jaseries, de jacasseries et autres jaspineries en tous mauvais genres, on démasquerait les grimés dans leur infortune, dans leur pitié sanitaire, pauvres bredouilleurs obligés à ne plus écouter que ce qu’ils se disent, privés de leur aveugle rayonnement, mais le rayonnement c’est pour le soleil voyons, et la seule voie lactée du meilleur lait qui soit. Elle était ici plantée parmi les arbres touffus, ensevelie entre tous les bleus et les verts dominants, les pointus taillés tels des diamants dans ce bleu royal tendu comme un drap, le grand silence à la portée de son inexistence parmi celles et ceux qui n’étaient pas les siens, elle s’était souvenue quand dans le secret d’une cave profonde un homme l’avait emmenée afin de lui faire entendre ce qu’il disait être le seul souffle d’un soupir, il avait débondé un fût en chêne dans lequel mûrissait un vieil alcool, et lui disait encore:” écoute, respire, c’est ici que s’évapore la part des anges”, elle avait été séduite par ces vapeurs sans ébullition, sans bruit, ce souffle léger seulement poussé ailleurs, là où les silences s’en vont dans la robe des parfums inouïs; plus tard, dépossédée de ces moments d’ivresse elle avait récité sa part d’ “Alcools” de Guillaume Appolinaire:

"Mes kilomètres longs, mes tristesses plénières
Les squelettes des doigts terminant les sapins
Ont égaré ma route et mes rêves poupins
Souvent, et j'ai dormi au sol des sapinières"

Elle quittait Soglio casquée, après avoir chassé toutes les rumeurs, les bruits et les rengaines, elle écouterait s’en allant vers la charmante cité de Coire “Les Délices de la Solitude”, Michel Corrette un vieux baroque à la viole de gambe légère, à la viole légère entre les deux gambes, un mélancolique sachant se faire guilleret, violoncellant des petites solitudes heureuses, elle s’en allait l’archet se dandinant à son allure, do-ré-mi-fa-solitude, et le la si svelte dans l’apaisement, il y aurait encore tant à craindre, et que la solitude eût aussi de telles charmantes délices ne cesserait de la combler. Elle sinuait par les lacets dénoués, déneigés, elle s’en allait choir à Coire la diocésaine, la doyenne, la capitale des Grisons charmante par ses ruelles d’antan, et malgré un entre-soi évident dans cette cité où l’on pratique le Romanche elle offrait un sourire discret et complaisant à celles et ceux qui s’étonnaient qu’elle n’était vêtue que de peu dans ce fonds de vallée poudrée sous une brume fine, une bruine, la splendide cathédrale se dressait sur ses siècles d’assise, ici, catholiques et protestants se frôlent sans animosité, la réforme tranquille quoi ! mais les helvètes vivent avec succès la richesse des compromis, fussent-ils religieux, linguistiques, ou dans l’exercice régulier des votations qui font le bonheur des aficionados de la démocratie directe, les Suisses se débrouillent mieux que le reste du monde avec la liberté que l’on a mis entre leurs mains, ils opposent à une certaine rigueur tout le charme d’une autre, facétieuse, rieuse, et plus intransigeante encore, convaincus sont-ils d’un équilibre à chaque fois retrouvé quand il s’agit de tout affiner au plus près de leurs chères exactitudes.